La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIII- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE son père, sa mère, ses frères, sur tous ceux qui aurait dù être sa force et que la cruauté déconcertante du sort a\·ait rendu cause de sa faiblesse imméritée. Elle ne se lamentait qu'à leur occa_sion, se lamentant ainsi indirectement, inconsciemment en eux. La mère immobilisée et annihilée par le mal, la petiote, dejà apprentie m~nagere et bonne d'enfant instinctivement maternelle, en sa qualité de sœur aînée, dut s'impro\'iscr, du jour au lendemain, petite maman et soutien unique de famille. Il lui fallait trou\'er dans la caressante, apaisante ou encourageante tendresse émue de son cœur et de ses naïves entrailles de Yierge à peine adolescente, cc trésor d'affection jeté sans compter, cette chaleur communicatiYe transfusant en quelque sorte la vie, abritant et conservant, permettant d'autre vie à ses dépens, que la paralysie avait éteinte en son naturel foyer, martyrisant cc qui pouvait s'épuiser encore en efforts d'amour désespérés sous l'cnserremcnt refroidi d'une enveloppe engagée aux trois quarts dans le sépulcre. Elle Yeilla aux nécessités de toute la maison, notre petiote, comme on dit gentiment en terres du pays de Caux. Elle donna à la mère les soins de propreté que son état exigeait. Elle en fit aussi son enfant, une sorte de grand enfant qu'il fallait faire manger et boire aYec toutes les précautions imaginables. Elle leYa, coucha, laYa, blanchit et raccommoda ses fri:res. Elle cultiva le jardinet de la chaumière. Elle y planta les choux de la soupe quotidienne. Elle fit cette soupe, accrochant, de toute la force de ses maigres bras, la marmite trop lourde au cran bien haut de la crémaillère, se dressant sur la pointe des pieds pour y atteindre. Elle apprit le trnYail du filet, afin de gagner le prix du lard réclamé par cette soupe. Un champ de pommes de terre à eux, qu'elle plantait, piochait, recbaussait, et arrachait de ses mains, comme elle suffisait au jardin, completait l'uniforme nourriture de toute l'année. On buvait de l'eau, faute de pommiers pour le cidre. La mcre dura six long mois, aprcs lesquels son regard d'angoisse ~ s'éteignit, sa prunelle douloureuse se ternit. On put fermer dessus des paupicres abritant enfin un sommeil de paix. La petiote suivit, tenant un frère par chaque main, le corps porté au cimetière. Quand la bière de sapin eut été descendue et posée au fond du trou, et que la terre fraîchement remuée, qui faisait bourrelet en cadre mamelonné autour, eut été poussée de la bêche dessus, quand il ne resta plus qu'à se retirer, laissant cc qui avait été tout, et pour qui vous aviez cté tout au monde, à la désagrégcantc destruction de la vie de la mort, - des voisines emmenèrent de là les trois orphelins.

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