La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIII- vol 01

LES DÉSHÉRITÉS 57 lointain confus de la mémoire. Elle rctroL11·ait, ressaisissait des bribes se complétant, s'équilibrant, se remettant et se maintenant sur picds l'une par l'autre. Après :woir aspergé êtres et choses d'eau bénite, autour de lui, JI[. le cur.'.: avait entamé les pricres. Le bedeau faisait les n:ponse~ d'une Yoix caverneuse qu'on deYait entendre de l'autre quai, en face. Tous les marins baissaient la tête, l?ar respect. Les vieilles femmes marmottaient rapidement, les jeunes se signaient, imitées par gamins et gamines. Tout cc monde fit, d'un mêmc mouvcment, le signe de la croix lorsque le prêtre, prenant de nouveau le goupillon, se mit it bénir successiœmcnt les mùts, les cordages, ainsi que toutes les ou\·ertures de descente du pont, marchant et sccouant le saint liquidc, aspergeant un peu partout. Il revint vers le capot, oü son aide s'occupait fi m.:lcr le sel et k seigle des deux assiettes en une seule. Alors, le capitaine passa cctte dernicre ù JI[. le cure, qui, prenant le 111élange it poignées, le semait en demandant à la divinité - par cet usage symbolique - que les vines ne fissent jamais defaut à bord. L'hom111e d'église allait, \·c11.1it, semait dans tous les coins, suivi du capitaine attaché à ses pas, ainsi que cda doit avoir lieu. C'nc fois JI!. le curé remonté sur le quai, a\·ec le bedcau chargt'.: comme; à l'arri\·ée de l't'.:tolc, du surplis et du n'.:cipicnt au goupillon dans l'eau bénite, ça avait étc le tour du capitaine-inspecteur de descendre faire la visite pour voir si rien ne manquait, a\·ant de délincr le permis de partir. Et alors, les hommes de l'équipage, de se donner du mouvement ,i qui mieux mieux, afin d'achen:r l'arrimag•~ et les derniers dctails du gréement en deux te111ps,trois mOLwcmcnts. Le coup de fion, de la fin, comme ils disent. La mer venait, en courant de ruisseau de plus en plus rapide, dans une dépression de la vase. Des crêtes parallèles de pctites vagu,;s moutonnaient au bout du chenal, au pied du phare, entre les cxtré111itésde pierre des deu'é jetées. Le fond fangeux du bassin ne tarda pas à disparaitre. La marée montait, montait, élc,·ant le bateau au ni,·cau du quai. Dcssus le pont, on nouait des coràages, on attach.tit des voiles, qu'on hiss1it après, pliccs, ou pcndantcs, flasques. La petiote sa,·ait cc qu'il en était, ayant déjà fait la conduite au pl!re. Mais les deux petits, qui assistaient à cc spectacle pour la premi;;re fois, ouvraient des yeux ronds, grands ainsi que s'ils voulaient tout aYalcr, et cela sans discontinuer. - C'était 1:\ mé, monsieur! c'était la 111é qui les tentait! Et la petiote s'essuyait les yeux du coin de son tablier saisi à deux mains:

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