(, r 2 LA HE\TE SOCIALISTE <le la libération, l'heure oü je quitterai cette Yie que j'ignore encore, oü me sera rendue la liberté que j'aYais hier, que je ne remarquais pas, et dont toutes les dclices me reYiennent aujourd'hui si tentantes, si indispensables. Oui, malgré que je n'en aie pas encore re,·êtu la tenue, je me sens marin, non pas <leji marin <lemetier, mais il1arin soldat, marin serviteur, marin machine à obeir, homme emprisonne, entraYé, chose toute petite et sans ccn·ellc. Je rcYois le papier, la feuille de route, oü j'étais liné comme un objet, - et c'est bien comme un objet qu'on m'a pris. Je me rappelle a,·cc horreur la brutalité, les Yoix si:chcs de ces hommes qui m'ont reçu en coupable, en condamné. Voilà que je ne puis m'éloigner <le ces mes-là maintenant. Je ne puis faire u·n pas, en somme, dans le sens que je Youdrais; je suis tem1.,_garrotté, et l'heure de l'appel, demain matin, sonne à mes oreilles, lentement, sans discontinuer, marque mes pas dans les rues sombres. Alors, je suis pris d'une si profonde tristesse, que j'ai e1wie de me coucher là, dans la rue, et de ne plus bouger. On ,·iendra m'y cherche,, on me forcera de faire cet ,tbsurdc de\'oir; car il me semble impossible, quand brùle en soi la plus petite flamme d'intelligence, de l'accomplir de son plein gré, d'ayoir la Yolont6 consciente de céder à une neccssité que l'on meprise, sachant d':tY,tncc que l'on rougira du propre triomphe en soi-même. C'est un dédale dont les deux issues sont b honte ... Cette première fausse liberté, cette promenade de chien tenu en laisse par un lien d':1cier et une m.tin de fer, pesants, froids, in\'isibles et si terrifiants; cette première nuit-là est trop humiliante Ott je dois lutter contre cc que je sens en moi d'utile fierté, oü je dois employer toute ma YOlontt'.:i m'm1oindrir, à m'arn:antir, .i me ser\'iliser, à me faire l'esciaYe de je 11esais quel maitre. Oui, oui, c'est bien cela; je me débats par cett~ nuit noire, je me ré,·oltc, j'implore aussi, et je me trouyc de,·ant l'inexorable, deYant la force. Cette force me frappe, réclame ma jeunesse, mon enthousiasme, ma curiosité, mon intelligence; clic me dit : « Je Yeux tes plus belles annccs, celles dont tous les souYenirs sont des scme1lces fécondes, celles oü tient toute la Yic. Je les ,·eux, donne-les moi ... Nous a\·ons mieux à connaitre que la discipline a,·ilissantc, mieux it apprendre que l'obéissance. Je voudrais fuir, ne pas céder, jamais ... Oh! que je sci..1is bien flétri, méprisé, condamné à un exil infamant, et traitre, et làchc, pour avoir gardé la tète hame, refusé d'accepter l'humiliation ... Allons, comme tous les jeunes Français de mon itgc, qu'entraine le même filet, il faut apprendre it se courber, ù respecter, à saluer des effigies. Fierté, noblesse, dignitc, amour-propre, tout cc qui Y0LISfait p:1sser dans la vie avec le regard droit et clair, Yains mots pour nous autres; inclinons-nous dcrnnt la platitude, la bassesse, le silence forcé, la crainte de la punition, le respect des chefs, la mort de la personnalité ... "
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