La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIII- vol 01

146 LA RE\'t;E SOCIALISTE ' « Tout cela, je ne me le dissimule pas, pèut paraitre insolite et étrange dans le milieu spécial oü tu Yas crnluer. Le monde militaire, comme le monde judiciaire, est toujours en retard d'un sit'.:cleou deux, .:n fait d'humanitc, sur la moyenne dê la société en\'ironnante. On brùlait légalement des juifs et des hérétiques du yÎ\·ant de ~lontcsquieu et de \'oltaire. On faisait coucher les soldats trois dans le même lit et on les disciplinait à coups de plat de sabre, dix ans seulement aYant la Rcrnlution. De nos jours cncorè, quel répertoire de coutumes sauYages que le code de sang qui régit l'armée : << ART. 222. - \'oies de fait en,·crs un supérieur sous les armes ... Mort. -ART. 223. - Voies de f,1it c1wers un supérieur pendant le service ou ,1 l'occasion du service ... i\lort. ,, Et ce refrain lugubre revient à cl1.1que pas. Quand le coupabk n'est pas supprimé, il est mis en cellule, affamé, parfois torturé. Rappelle-toi l'affaire Chcdcl, qui est d'hier. Cn chasseur au 3• bataillon d'infanterie lcgérc, pour une absence d'un jour et demi, est garrotté sur une barre trans,·ersale, bras et jambes rudement ramenés sur k dos, clans l'attitude du pigeon qu'on fait cuire; cela s'appelle la crapn11di11e. On le laisse ainsi des heures et des heures; on le bâillonne pour étouffer ses cris, et, comme il a le tort de mourir au cours Je cc supplice ingcnicux, le conseil de guerre acquitte les auteurs du meurtre, attendu « qu'ils ont agi suiYant la tradition Ju bataillon "· Cela s'appelle la justice militaire. « Féroce pour les petits, clic sait se faire douce et indulgente pour les gros. ün soldat est condamné à mort pour aYoir jeté les boutons ,le sa tunique à la tête d'un colonel, un autre à un an de prison pour arnir dit à son caporal des paroles injurieuses. ~fais en revanche on tolére qu'un grade tutoie et injurie ses inférieurs, les tr,1ite comme des laquais; et quand un simple lieutenant se permet de frapper un soldat, on lui donne huit jours d'arrêt et la pression seule de l'opinion publique force le général comman-lant la di,·ision de lui infliger soixante jours de forteresse. li n'est pourtant pas difficile de trou,·er dans le code militaire un article pré,·oyant le cas et prcscri,·ant un clütiment plus sé,·ère. Mais au conseil de guerre les officiers sont jugés par des officiers et il y paraît. « Telle est l'inégalitc réYoltante que l'usage autorise, à défaut de Lt loi. Et cela quand l'officier est dix fois plus coupable que le soldat. Quoi de plus 1.ichc,en effet, qu'une injure ,1quelqu'un qui ne peut pas la rendre! Quoi de plus odieux qu'une brutalitc etwcrs un pau,·re être qui risquerait sa Yic à faire seulement mine d'y rcpondre ! « ~'attends pas, mon cher enfant, qu'un soutRc de colère vengen.:sse balaye les iniquités sanctionnées par un code abominable que tu es contraint de subir et que tu peux être appelé :i faire exécuter denuin. Limite, non par la loi ni par l'usage, mais par ta conscience,

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