La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIII- vol 01

LETTRES SOCIALISTES 145 « Songe que tes hommes ne sont pas, comme toi, militaires par goût, par \'OCation, par intérèt ; qu'ils sont malgré eux arr,1cht'.:s :i leurs familles, à leurs fonctions CÎ\'iles; qu'ils en souffrent et qu'ils comptent les mois et les jours jusqu'c\ leur lointaine délinance. Songe encore qu'ils ont à porter le sac et le fusil, qu'ils sont mal nourris, mal couchés, assujettis aux longues marches, aux dures con·ées, aux fatigues de tout genre. Songe enfin qu'en temps de guerre ils sont plus exposés que toi, sinon aux balles, du moins :i la faim, aux intempéries, aux maladies, et que blcsst:s, mutilés, débilités, ils ne peu\'cnt guérc compter, comme toi, sur un emploi lucratif kur permettant de \'ine à l'aise aux frais de l'État. J'ai connu un capitaine qui n'lettait de sa poche pour améliorer l'ordinaire de sa compagnie. Si tu ne peux en faire autant, tu peux du moins leur adoucir la tristesse des longues journées de caserne et la dureté de l'obéissance pcrpetuel le. « Tes hommes, aprés tout, sont des hommes et des citoyens, tes égaux. li s'en trou\'e mèmc parmi eux plus d'un, sois en sùr, qui est ton supérieur par l'intelligence, le sa\'oir, le caractère. Et quand même ils seraient tous tes inft'.:ricursen réalité, con11nc ils le sont par une con\'cntion temporaire, cc serait une raison pour toi de leur donner l'exemple de la politesse, de la bontt'.:, de la patience, de l.1 noblesse morale. « Le corps des officiers de chaque n;giment deHait organiser pour les illettn:s, pour les cen·caux frustes, pour les demi-barbares qui leur arri\'ent souvent du fond des faubourgs ou des campagnes, des cours roulant sur toute cspi:ce de choses bonnes à saYoir (histoire, gcographie, sciences, beaux-arts, langues \'i\'antes, instruction ci\'iquc surtout). Peut-être con\·iendrait-il d'y adjoindre des ateliers où l'on enseignerait et pratiquerait certains métiers. Le temps passé sous les drapeaux ne serait plus alors du temps perdu pour l'esprit et pour l'adresse manuelle. Le régiment, dc\'cnu une école d'adultes, rendrait à la société, non plus des paresseux ankylosés par une oisi\·cté intellectuelle de trois ans ou abrutis par les puérilités de l'astiquage et b digestion difficile de la théorie, mais des paysans dégrossis, des ouniers plus habiles, des citoyens plus utiles, mieux informés du monde où ils doi\·ent Yine, plus dignes d'un peuple qui se pique d'être ciYilisi:. Quel rapprochement s'ensuinait entre les maîtres et les éleYCs! Quelle circulation d'idées et de sentiments fraternels du haut en bas de l't!chellc hiérarchique! Que d'huile dans les rouages grinçants de la colossale mécanique! Et comme il serait coupable, l'officier qui, pouvant rép,indrc lumiere et joie sur ses subordonnés, s'cnfèrmerait dans un isolement hautain ou se dégraderait dans une bassi: débauche! ro

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