La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIII- vol 01

LETTRES SOCIALISTES l 3 I La prcmicrc est l'intérC::tYital de la patrie. Il se peut que la patrie se fonde un jour dans l'humanité, comme les anciennes proYinces (Bretagne," Artois, Gascogne, etc.) se sont fondues dans l'uniti: fr,mçaise. :\lais on ne démolit pas sa maison, sous pn'.:textc qu'on pourra plus tard en posséder une plus Yaste et plus magnifique. li se peut (et c'est, sans doute, la forme ,sous laquelle s'opèrera l'harmonie du globe) que les États actuellement existants apprennent à s'unir par un lien souple et solide, sans perdre cependant leur personnalit.:, comme les cantons de la Confédération suisse, et je conçois fort bien un peuple renonçant à son existence isolée pour former, a\,:c un ou plusieurs autres, un groupe plus grand, plus prospère, plus rèsistant. Mais alors même la patrie subsiste; elle a sa raison d'être et l'aura toujours. La patrie n'est pas un mot Yide, une entité abstraite. Elle contient le pays où nous sommes m:s, où nous ayons grandi, où nous nous sommes é\·eillés à la pensée, à la Yie, et, quelque bonnes raisons que nous puissions aYoir de nous proclamer citoyens du monde, nous n'en tenons pas moins par les fibres les plus sensibles de notre cœur aux lieux témoins de notre enfance, aux choses qni ont commencé par être pour nous tout l'uniwrs. Et la patrie n'est pas seulement le pays natal agrandi; elle repr.:scnte encore un fonds commun d'intérèts, de traditions, d'esp.:rances, une parenté plus étroite entre les âmes et même entre les corps. Détruire l'amour de la patrie serait une entreprise aussi déraisonnable qu'impraticablc. Cc qu'il fout faire, c'est l'épurer et l'élargir, en consèn•ant, mais en i:tcndant de plus en plus aux autres groupes d'hommes les sentiments de bienveillance et la solidariti: naturelle qui nous attachent à nos compatriotes. Les socialistes aspirent, non pas à supprimer le patriotisme, mais seulement à le transformer. Ils Yeulent en extirper la sotte haine de l'étranger et la remplacer par l'émulation entre peuples, par la lutte féconde à qui fera rayonner sur la terre plus de lumierc et plus de justice. Et à ceux qui combattent, sans la comprendre, cette transformation que les télégraphes, les chemins de fer, !es multiples échanges de denn'.:cs et d'idées entre toutes les nations rendent de plus en plus Yisible et rapide, à ceux qui essaient en vain d'cntra\'er une érnlution nécessaire qui est en somme un progrès, je conseillerais rnlonticrs de ne pas recourir à d'enfantines dcclamations contre la force des choses. Le vrai moyen de ne pas laisser perir cc qu'il y a de légitime et de bon dans la conception de patrie, c'est d'abord de faire en sorte que le citoyen sous les armes fasse son service dans la région où il a vécu, qu'il garde ainsi sous les yeux les êtres avec lesquels il a les liens les plus étroits, qu'il se sente chargé de défendre contre les violences

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