La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LE ~IOU\.DIENT LITTÉRAIRE jours sur les mal ·vus, les honteuses délations, les sempiternels dénis de justice sous l'indifférence ou l'ignorance des chefs... Il n'est point de journée où sur la cinquantaine d'hommes au milieu desquels vit le principal personnage de Casqueet Sabre, il ne s'abatte vingt punitions, a propos de tout et de rien... Pourtant, malgré toute déception, le jeune homme conscn·c son âme douce et ardente, l'assurance que cela changera, qu'il n'en peut être ainsi partout ... Hélas, il en va de même dans les autres garnisons; partout les misérables vicissitudes que nous savons, mais qui, peut-être, ne furent jamais dévoilées plus extraordinairement que par cc recueil de notes pâles et plates, d'une si considérable intensité de vu, de ,·écu, de souffert ... De l'entrée au régiment jusqu'à la libération, c'est le calvaire de quelqu'un qui Ycut croire et ne peut plus, en vain tente de fermer les yeux a l'é\·idcncc qui les brùle ! De là, le caractl'.re précieux de cc témoignage, non d'un révolté, mais d'un être doué de toute patience et de toute soumission ... Oui, cc livre est des plus symptomatiques, continuant la série des romans militaires - tous antimilitaircs - en même temps qu'avec fracas se redressent les légendes sanglantes de l'empereur ... De ces deux courants, quel est le vrai? Ya-t-on croire que les hommes d'aujourd'hui, de demain, ferment si obstinément la vue .\ l'avenir, pour s'hypnotiser sur le passé? Est-cc·à la gloire militaire que rèvent les jeunes gens? Non. A ceux qui en rêvent, il leur advient cc que nous conte d'une voix désabusée le petit bachelier auvergnat de Casqueet Sabre, qui, ses cinquante-sept mois faits, mar6cbal-dcs-logis, refuse de rengager, malgr6 la promesse du képi d'officier; ils rendent « leurs frusques » ; ils devinent que l'activité peut s'exercer ailleurs, que le passé ne se recommencera pas, qu'il y a de la gloire et de l'honneur à ramasser ailleurs que sur les champs de bataille. Les récits désolés de cc jeune homme, candidat 1 l'epaulcttc, qui partait si triomphant vers d'éclatants mirages, et re\'ient sans avoir vu que le désert aride, rappellent ce paragraphe encore d'Alfred de Vigny ... « Aujourd'hui que dépérit l'esprit des conquêtes, tout ce qu'un caractère élevé peut apporter de grand dans le m6ticr des armes me parait être moins encore dans la gloire de combattre que dans l'honneur de souffrir en silence et d'accomplir avec constance des devoirs souvent odic~x ... )) Seulement, l'acceptation de ces devoirs est de plus en plus rare, et a lire les volumes récents sur la maticrc, il faut conclure que la carriérc séduit de moins en moins la génération présente ... Il y a des métiers anciens dont l'on s'étonne qu'ils aient existé; il se pourrait bien, et il faut le souhaiter à l'humanité, qu'il en fùt plus tard ainsi du métier des armes. JEAN AJALBERT.

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