La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

80 LA RE\'UE SOCIALISTE Dans tous ces volumes, abondants en détails ,·écus, de jeunes écrivains qui avaient traversé l'armée, fantassins, cavaliers ou marins, et engagés d'un an ou de cinq ans, il n'a rien été dit d'essentiel qui n'eût été avancé par de Vigny sur les vices de l'autorité et de la discipline, et certes, ce n'était point des œuwes sans nleur que celles de Paul Bonnetain, Lucien Dcscaves, Henry Févre, Georges Darien, Marcel Luguet, Abel Hermant, Georges Courteline! Toutes les tares furent mises a nu, et les œuHes les plus voulues, ou que l'on pourrait croire telles, celles qu·i s'6rigeaient en pamphlets, pouvaient paraître marquées de passion sociale - les autres, les plus calmes, les égalaient en somme, moins violemment, clamaient de pareilles revendications. De l'aventure effacée du No111111ePerreux, comme des furieuses images de Biribi, c'est l'impression semblable d'une « Maison des Morts» que l'on retire, avec toutes ces consciences devenues, par l'incorporation au régiment, le nommé un tel, un simple numéro matricule. Il n'y a plus à travers cc monde é\'oqué, où la personnalité est abolie, qu'une humanité déserte d'àrncs, faisant aller les bras et les jambes sous des ordres qui ne dénoncent pas une voix, mais l'écho de voix toujours plus haut, jusqu'on ne sait où, vains automates, tous prisonniers de l'absurde prc-. tendue fatalité- divinité de la guerre, à qui les peuples modernes continuent de vouer toutes leurs forces, le sn11gn11011y111e ! comme le qualifiait encore magnifiquement Alfred de Vigny. C'est pour ceb que l'on dresse les hommes : et dresser un homme signifie lui casser tous ressorts moraux, briser l'être en lui ... Après les poètes et les philosophes, après les romanciers naturalistes, qui dénonçaient non seulement, sans doute, leur manière de voir exceptionnelle, mais celle de leur milieu, celle des générations d'aujourd'hui, une réaction s'est produite. Les hommes de quarante et cinquante ans-qui n'ont point servi, la plupart,- avec le remplaçant - ne peuvent admettre pour authentiques les noirs procèswrbaux dresses par leurs fils: ils n'envisagent que la face de la médaille, la grandeur militaire, fort déchue pourtant, ils ne veulent point en regarder le revers, le côté servitudes - si terribles que l'angoisse vous court du cœur a la gorge dès qu'elles sont en perspectiYe. Renan n'a-t-il pas écrit: Je crois que je me serais suicidé plutôt que de servir. .. Quiconque a obéi une fois est pour toujours diminué ... » Et cela pèse si formidablement sur les nations, cet impôt de la vie, que l'on a pu le réduire à quelques mois - seul moyen pour les classes aisées, qui se dispensaient jadis de scn·ir - seul moyen de s'en tirer a bon compte, de ne presque rien faire - et ne faisant pas faire grand'chosc - par comparaison a\"cc les sept ans de naguère - à la masse. En fait, il était donné raison aux réformateurs. Mais on ne l'a\·oue pas : et, tout en redoutant le service militaire,

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