La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LES ,COXDITIO~S DE L'EXISTENCE OU\"RIÈRE présentions, en compagnie de M. Lafont, au laboratoire de M. Nocard, à !'École vétérinaire d':\lfort. Le savant professeur était absent; mais son distingué suppléant, M. Liniàes, \'Oulut bien se mettre à notre disposition. Quand les poissons, exhalant une insupportabic odeur, se trouvèrent rangés sur la table de dissection du laboratoire, il ne fallut rien moins que nos affirmations réitérées pour convaincre le jeune praticien que ceux-ci avaient bien été achetés le matin même. M. Linii:res ne pouvait maitriser son dégoût. « Je plains, dit-il, les personnes qui auraient mangé cela ... La décomposition n'est même pas récente; elle doit certainement remonter à plusieurs jours ... » Et il nous énuméra toutes les maladies occasionnées par l'absorption de poisson pourri, maladies qui contribuent à fournir une si nombreuse clientèle à l'hôpital Saint-Louis. Le lendemain, dans la matinée, :M. Lafont se présentait de nouveau à !'École vétérinaire d'Alfort, pour connaitre les résultats des autopsies faites par M. le professeur Nocard. Dans le dos de notre élingue, c'est-à-dire dans la partie du poisson qui se corrompt le moins rapidem~nt, M. Nocard n'avait trouvé que putréfaction complète, un véritable amas de toxines sécrétées par des bacilles. Le reste était à l'a"enant. Notre enquête, on le voit, était complète. Nous la voulûmes plus compli:te encore. M. Lafont, secrétaire général du syndicat des marchands <les quatre-saisons, tint à informer le préfet de police de l'enquête à laquelle il s'était livré en compagnie de plusieurs témoins. « Les faits que j'ai l'honneur de vous signaler, lui écrivit-il, ne sont pas exceptionnels, mai's constants. Ils compromettent gravement la salubrité publique ». . . . Deux inspecteurs du contrôle gt'.!néralfurent désignés pour vérifier les affirmations produites par M. Lafont. Le meilleur moyen - celui, d'ailleurs, auquel on s'arrêta - était de recommencer purement et simplement ce que nous avions fait déjà. Le \'endredi 4 novembre, les inspecteurs du contrôle général, pilotés par M. Lafont dans le pavillon de la marée, ont été pleinement édifiés. Un peu partout, sur les étaux des pavillonneuses comme aux postes de la vente en gros des commissionnaires et facteurs, ils ont constaté la mise en vente de poissons putréfiés. Leur conviction était si bien faite, après quelques achats, qu'ils ont jugé inutile de pousser plus loin l'expérience. Bien mieux. A.lors que tous les règlements interdisent de rapporter aux Halles et d'y remettre en vente le poisson qui y a été acheté et que les « forts » ont transporté hors le pavillon, M. Lafont, à la grande stupéfaction des inspecteurs du contrôle général, alla reprendre chez la « gardeuse » le poisson pourri, acquis un moment aupara\'ant, et le fit remettre en vente, par lots, à des postes de « regrattiers». C'était complet! » Une enquête plus récente que celle de M. Cardane a révélé que l'emploi du carmin de cochenille pour la coloration des ouïes du poisson, du poivre pour la chair des crustacés, sont de pratique courante ' aux Halles centrales. Certaines marchandes ne se font pas scrupule de remplacer les yeux des poissons avariés, soit par des yeux de poissons frais, soit par des yeux artificiels faits de gélatine et ingénieusement colorés.

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