LA REYUE SOCIALISTE chandise qui ne manque pas sur le marché ». Nous acceptâmes l'invite. Et voilà comment le Yendredi 21 octobre, par un temps sec et plutôt froid - cc qui n'est pas indifft!rent en fa circonstance - nous nous présentions inopinément, Yers dix heures du matin, au siège du syndicat des marchands des quatre-saisons, à quelques pas de la fontaine des Innocents. Cinq minutes plus tard, nous nous dirigions vers le pavillon de la marée. Indépendamment de M. Lafont et d'un de ses syndiqués, i\I. Louis M... , nous étions accompagnés par M. Gompcrtz, aYocat, conseil judiciaire des marchands des quatre-saisons, dont le témoignage pouvait n'être point à dédaigner. \ïngt minutes seulement nous restaient pour la singulière opération que nous allions tenter aux Halles, la vente en gros des facteurs et des commissionnaires prenant fin à onze heures. « C'est plus de temps qu'il ne faut, nous dit M. Lafont, pour achctt.:r de quoi empoisonner deux .cents personnes; nous trouverons certainement notre affaire, quoique la mauvaise marchandise soit som·ent la première a partir, Yu son bon marché. Les petites gargottes, les pensions alimentaires se la disputent .... Elle va même jusque dans les cantines de casernes ... Tenez, regardez-moi çà, çà encore ... » Et M. Lafont, guidé par la grande expérience qu'il a des Halles, nous désignait à terre les mannes où gisaient lamentables, ternes, flasques et puants, des poissons de toute espèce. Triste et répugnante revue que nous avons passée là! Sur l'ensemble des commissionnaires et facteurs groupés dans les allC::escouvertes du. p,n-illon de b marée, Yingt postes au moins étaient approYisionnés de marchandises que réclamait le tombtrcau. Acheter toute cette pourriture, même pour prOU\'Crqu'on la vendait aux Halles centrales, eût été faire un bien mauvais placement d'argent. Aussi bornâmes-nous b dépense à un élingue long de soixante-quinze centimètres et à trois aigrefins, qui allèrent succcssiYement nous attendre chez une gardeuse du nom de Lange, chargée de centraliser nos emplettes. A ces quelques échantillons de la marchandise librement vendue aux Halles, nous nous apprêtions à joindre des anguilles entrevues au début de notre expédition et qui n'avaient pas attendu d'être écorchées pour n'avoir plus de peau. Elles étaient là une douzaine enYiron, molles et gluantes, verdâtres, enchevêtrées sur une manne d'osier; une vraie bouillie ! Mais nous arrivâmes juste pour les voir emporter sous nos yeux. L'imfü·idu qui venait de les acheter était connu du sieur Louis M... , qui nous accompagnait avec M. Lafont. Un dialogue s'engagea : « Tiens, te voilà? Quoi que tu fais ici? ,1 - « Eh bien, tu vois, j'fais mes achats ... » - « C'est toi qui viens d'acheter c'te saleté-là? » - cc Oui, ricana l'homme d'un air entendu, c'est pourri, c'est vrai, mais ça ne coûte pas cher! Une bonne sauce là-dessus et ça passe ... » - cc Où donc que tu vas porter ça ! » - « Tu le sais bien, j'fais les casernes et les forts ; ça, mon Yieux, ça va aller à la cantine de la caserne de la Pt!pinière ... Les adjudants et les sous-officiers vont se régaler. » L'homme nous quitta, tout heureux. Et les anguilles allèrent bien, comme il l'avait dit, à la Pépinière. Pauvres troupiers ! Afin de ne pas autoriser le moindre doute sur la qualité de la marchandise que nous venions d'acheter aux Halles, nous résolûmes de la faire examiner sans retard par des spécialistes. A trois heures de l'après-midi, nous nous
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