LE ~IOU\"EMDIT LITTÉRAIRE 599 son talent se déYcloppc d'autre façon, son jugement s'exerce d'autre sorte dans les travaux historiques et critiques que dans les p~èmcs en prose du Miroir des Légendes ou dans la Fia11céede Cori11the, qu'il ccrivit de concert aYcc Ephraïm Mikhaël, le poétc de l'A11/011111e, mort à vingt-cinq ans, dont l'œune prccocc rcalisait tant dcjà, promettait tant encore ! Le Miroir des Légwdes, c'ctait, dans un apparat de phrases un peu lourdes, trainantes comme des manteaux surchaTgcs de pierreries, une suite de tableaux peints avec la palette et les pinceaux de Flaubert, de "\ illicrs de l'Isle-Adam, de Leconte de Lisle. C'est à travers Sala111111bô et la Te11Jntio1.d1!, .·édyssé1yl, es Poè111ebsarbares et tragiques, que Bernard Lazare a\'ait vu. Il n'apparaissait guerc dans cc miroir terne, malgré tout l'or et les pierreries des personnages qui s'y miraient, que des fresques monotones, du Yitrail épais, de la tapisserie d'un mctier applique de 6011 ouvrier, mais non d'artiste : tandis que d'une main si lcgére, et, comme se moquant, Laforgue, sous l'air de parodier, recréait la légende, en semblant la ruiner! Mais voilù que par la publication de son livre de l'A11tisé111itis111e, Bernard Lazare, en abordant l'histoire et la critique d'u.nc façon aussi sùre, faisait la preuve lui-même de l'erreur oü il était tombe, en apportant des qualités de premier ordre, qui excluaicntabsolumcnt celles que possédaient et Flaubert, et "\'illiers, et Leconte de Lisle, et Laforgue, qui eussent étc nécessaires i l'écriYain du 1'1iroirdesLégendes. L'exaltation du pacte par la vie, par le rcve, d'où résulte le don de créer, cette ~motion au contact des ètrcs, au spectacle des choses, cela ne dcYait pas frapper celui qui demeurait imperturbable sous le soleil fou, raisonneur droit sous la griserie des hautes nuits oü l'âme la mieux·· trempée s'affole et se grise ... Il ne faut demander aucune spéculation sentimentale à Bcrnnrd Lazare ... Les faits, voilà oü s'attache sa volonté; et il semble bien que cc soit à la passion qu'on sent que l'auteur met à la recherche de la vcrité, que cc livre de l'Anlisé111itis111e doive pour bcal.icoup sa Yaleur; la fleur des légendes n'avait que faire 1:tdevait se faner aux doigts de celui que leur conformation, leur substance intéressaient plus que leur odeur et leur couleur. Pour dire les causes ethnologiques, politiques, religieuses, économiques de l'antisémitisme à travers les temps et les peuples, cc n'est plus à son imagination qu'aya_it à s'adresser l'auteur : il a lu les liHes, a\'ec une âpre conscience ; il s'est soumis à la méthode du saYant ; il a yfrifié ses prédécesseurs les uns par les autres, et, comme cc n'était plus des hommes, mais une foule anonyme et reculée qui défilait devant lui, il s'est trom·é d'intelligence plus froide et lucide qu'il ne· lui arrive, trop combatif et partial en face de ses contemporains; bref, il s'est limité, patient et o_bstiné, aux faits; il les a rangés, groupés, drus et clairs,
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