La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LE SOCIALISME E~ SORBONNE M. Espinas va donc essayer de démontrer que Je socialisme radical (?) est « la déification de l'individu ». Il le considère comme résultant de deux tendances qui se mêlent en lui : d'ùnc part, le désir du bonheur; d'autre part, la volonté de réaliser toute la justice. Or, pour ces deux doctrines, l'État n'est qu'un 111oyen au lieu d'être u11e fin, et c'est la ce qui indigne M. Espinas. Qui nous défera des entités métaphysiques, des abstractions personnifü:cs? <c Dieu! s'écriait Paul-Louis Courier, délivre-nous du malin et du langage figuré ! Les médecins m'ont pensé tuer, voulant me rafraîchir le sang; celui-ci m'emprisonne, de peur que je n'écrive du poiso11; d'autres laissent reposer leur champ, et nous manquons de blé au marche! Jésus, mon sauveur, sauvez-nous de la métaphore! » Cette prière est toujours de saison. A ceux qui regardent une nation comme un être individuel, qui veulent y voir un organisme pareil a celui d'un vertébré, qui prétendent que réellement la France a une conscience collective, comme si les Français avaient un seul et même cerveau, et qui d'une comparaison superficielle déduisent des conscquenccs pratiques, a ceux-la M. Fouillée a riposté depuis longtemps en disant (1) : « Cette politique tirée de l'histoire naturelle ne nous semble ni plus scientifique ni moins mctaphoriquc que la politique tirée de l'écriture sainte. Toute nation est une combinaison d'éléments individuels; c'est pure abstraction que de concevoir le bonheur de l'ensemble indépendamment' de celui des unités qui le composent. La thcse fondamentale de M. Espinas est des plus dangereuses et nous la connaissons de longue date. N'est-ce pas au nom des droits de la conscience collective qu'on supprimait les hérétiques au moyen âge ? N'est-cc pas au nom de l'unité nationale que Louis XIV expulsait les protestants? La société peut sans doute réclamer des sacrifices des individus dont elle est formée en échange· des avantages qu'elle leur procure. Mais, de la :\ faire de la grandeur et de la cohésion de l'État le but suprême et unique de l'activité humaine, il y a un abime ; et nous osons croire que le socialisme a raison de considérer l'État, non comme iwefin en soi, mais comme 11nmoyen toujours perfectible d'assurer aux personnes réelles qui le composent plus de force contre les dangers venant de la nature ou des autres hommes, plus de chance de réaliser ce bonheur, auquel tend nécessairement tout être vivant. Quoi qu'il en soit, M. Espinas, partant de sa théorie naturaliste, foudroie d'abord le matérialisme économique de Marx. J'ai peur même qu'il le dénature quelque peu pour le mieux réfuter. Il lui reproche de (1) La Sciencesocialeco11/e111poraine, p. 240.

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==