La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE Pendant plusieurs mois encore il resta dans le pays où il aYait vccu, aimé, tra,·aillé; tant qu'il eut des meubles à Yendre, des hardes à engager il ne quitta pas le Yoisinagc de l'usine, à la porte de laq,1cllc, il Ycnait rôder, enYiant les camarades plus jeunes qui pouYaicnt y traYaillcr encore. Et chaque jour il dcYcnait plus pâle, plus triste, plus tremblant. En yoyant cc Yicux qui se ratatinait et les regardait d'un œil d'envie, les nouveaux, les jeunes, qui ne le connaissaient p.as, crurent que c'était un mendiant et lui offrirent quelques sous. Le père Étienne se redressa : - Moi, fit-il frissonnant, moi mendier! Jamais! Et il ne reparut plus à la porte des ateliers, où il était pourtant salué par les anciens d'un air amical: - Bonjour, père Étienne, ça Ya? Il se décida à quitter le pays. Sa fcnùne était morte il y aYait déjà des années; les enfants mariés aYaient bien assez de nourrir les petits, sans aYoir encore la charge du père, qui, du reste, ne voulait rien leur demander. « Il ne faut pas que. les Yieux mangent la part des jeunes, disait-il. >> Il partit donc au hasard. Peu lui importait oü il irait maintenant r Et il y avait comme cela quatre à cinq ans qu'il allait par les routes; n'ayant ni abri pour sa vieillesse, ni feu pour réchauffer ses mains grêles et tremblotantes, si robustes autrefois et qui aYaient abattu tant de besogne ! Il connut les douleurs, les hontes, les priYations, les désespoirs humiliés du vagabondage; allant ici, là, sans but, sans idée arrêtée, cherchant sa subsistance comme les oiseaux le grain. Repoussé, rebuté souYcnt, inspirant la méfiance par ses Yêtemcnts sordides, ses pas trainants, ses yeux hagards et sa barbe embroussaillée; couchant dans les granges, dans lq herbes, partout. Parfois il rcceYait de l'humanité des municipalités, dans les Yillagcs où il passait, un peu de pain et une botte de paille pour dormir dans un réduit om·crt à tous les vents; heureux encore quand il trouYait un tel secours. D'autres fois passant la nuit en plein air, s'étendant sur la terre nue aux bords des fossés, n'ayant que de l'eau pour se réconforter et des racines pour seule nourriture. Oh! la triste et abominable Yie que celle-là!. .. * * * Nul ne saYait cc qu'était devenu le pauYre homme, il n'aYait jamais donné de ses nom·ellcs à personne, à ses enfant~ moins qu'à tout autre, pour ne pas les tourmenter. Mendier!. .. Il fallait bien le faire à présent pour manger, tendre

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