PAUVRE VIEUX vieux jours n'aYait jamais pu réaliser la moindre économie : c'est que d'élever cinq enfants, d'en faire des hommes c'est une rude tâche. • LesJorces du père de famille s'étaient épuisées à la remplir; l'âge venant, elles avaient disparu complètement. - Cré nom de nom! pensait Étienne, le coup de marteau ne se donnait plus bien, et l'ajustage se faisait mal à présent! A l'atelier on murmurait contre lui : - C'était vrai pourtant qu'il ne travaillait plus comme autrefois! Il le sentait bien lui-même. Les patrons, - de riches industriels, - faisaient grise mine; les contre-maitres, nouveaux venus et jeunes pour la plupart, le rudoyaient, ne comprenant pas comment on gardait encore a l'établi ce vieux-là qui n'était plus bon à rien. Un reste de pudeur retenait les maîtres cependant : Étienne avait travaillé si longtemps chez eux, ils l'avaient vu si souvent devant la forge, son honnête figure incendiée par les lueurs du feu incandescent, ou bien hardi, actif, audacieux, se multipliant, allant de tous les côtés à la fois, ajustant vaillamment une machine avec toute l'ardeur d'un amant; puis la faisant r1archcr, la surveillant, contemplant fièrement son œuuc comme un père son enfant. Ah! les coups de marteau résonnaient alertes et gais alors! ... Il avait cinquante-six ans,- la vieillesse déjà pour un ouvrier, - lorsque, au sujet d'un écrou mal serré, on lui fit des reproches amers, puis on le congédia définitiYement. Étienne ne se plaignit pas : - « Ses patrons ne lui devaient « rien après tout, faisait-il tristement. Ils lui avaient toujours payé « régulicrement ses journées; cc n'était pas de leur faute s'il était « ouvrier et non patron, si, pendant quarante ans de labeur sans « arrêts, il n'avait pu gagner que de quoi faire vivre bien mai- « grcment sa. famille; tandis qu'eux ils s'étaient enrichis, avaient, « des bénéfices de leur industrie, augmenté leurs richesses et passé- « <laient aujourd'hui des usines, des terrai1,s, des châteaux. Non, ce « n'était pas la faute des maîtres, pensait-il, s'il était né pauvre et le « devait toujours rester : l'argent va à l'argent, comme l'eau à la « rivière; le capital engendre le bénéfice. Tant pis pour le malheu- « reux qui n'a rien ! Telle est la société. 11 Et lui, l'honnête ouvrier, après avoir travaillé pendant toute sa vie, augmenté la fortune de ses patrons et de son pays, aidé au développement de· la richesse nationale et du bien-être de tous, lui, le misérable, il n'avait droit à rien à la fin de ses jours; ses maîtres et la société ne s'en occupaient pas, n'avaient rien à faire pour lui, ne lui devaient rien, rien!. .. Cela ne les regardait pas. Et tel que le zèste d'un citron dont on a expri!11étout le jus, le vieux père Étienne était jeté i la rue sans que personne s'inquiétât de ce qu'il deviendrait !...
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