La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LE SOCIALISME AGRAIRE 543 autre chose qu'à renouveler à leur profit la tactique des anciens seigneurs féodaux. Ceux-ci protégeaient leurs m~nants à condition d'avoir leurs demeures et leurs terres protégées' et entretenues par eux. Nos modernes grands propriétaires s'avisent maintenant de protéger les petits paysans qui gravitent autour d'eux contre un ennemi qui ne menace qu'eux~mêmes. Ils, les attirent, ils les choient. Et la plupart des petits propriétaires ne s'aperçoivent pas encore qu'ils ne-sont pas aimés pour eux-mêmes, mais pour les services qu'ils peuvent rendre en tant que boucliers contre les assaillants de la. grande propriété et de ses spéculations. L'heure du désenchantement sonnera bientôt; car il n'est pas possible que la malicieuse adresse des seigneurs terriens ne soit pas finalement percée à jour. Si elle n'est pas modifiée, elle se retournera un jour contre eux, la loi de 1884, à laq uclle ces gros personnages reprochent d'avoir été faite non pour le peuple, mais contre le patron, - et dont en attendant ils se serYent très habilement. * * * M. Kergall et ses amis prêchent l'union pour la vie, au lieu de la lutte pour la vie. Mais la mise en action pratique de cctté formule est une des formes que revêt leur lutte individualiste pour leur vie propre, c'est-à-dire pour la conservation de leur supériorité économique. - Cependant nous devons reconnaître que, prisonniers de leur programme, ils sont involontairement d'excellents {acteurs de l'évolution économique qui mène la société vers le collectivisme, et que le bien qu'ils peuvent faire pour __préparerla révolution est très appréciable. M. le comte de Rocquigny avoue que « la crainte du péril collec- « tiviste a poussé bien des grands propriétaires, jadis moins soucieux « de leurs devoirs, à s'occuper plus activement de leurs domaines, à « s'intéresser à l'amélioration du sort des paysans, à se mêler à leur « vie au sein des associations » ; et il remercie le collectivisme pour l'essor que lui doivent les syndicats agricoles et leurs œuvres sociales. Le socialisme a les mêmes remerciements à adresser aux syndicats agricoles, car leurs œuvres sociales de groupement professionnel, de suppression des intermédiaires, de rapprochement entre producteurs et consommateurs, de coopérations multiformes, servent le socialisme. Une fois éduqués et pourvus d'un outillage scientifique, qui sera dans chaque commune ce qu'était autrefois le four banal, les petits propriétaires finiront par s'apercevoir qu'ils n'ont pas besoin des gros pour « protecteurs ». Ils voudront se protéger eux-mêmes et se demanderont vite par quelle injustice quelques-uns de leurs voisins sont gros à leur détriment.

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