La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LETTRES SOCIALISTES vie, ombres blanches et douloureuses pour qui la fleur d'amour n'a jamais fleuri! Plaignez-les, Mesdames, ces Yieilles filles dont le cœur palpitait, comme le vôtre, au souffle tiède des soirées d'auil, et qui trop pauues pour être aimées honnêtement, trop fières pour se laisser aimer autrement, ont vu passer tout près d'elles, sans en goûter une seule fois la cuisante douceur, les joies les plus ardentes que connaisse l'humanité! Puis respectez, si vous poÜvez, le régime fondé sur l'argent qui permet, qui rend inévitable une pareille déperdition de bonheur ! _ Cependant elles se marient encore, les filles pauvres. Mais à qui, sauf rare exception, sinon à des pauvres ? Et alors _c'est la misère à deux, relativen,1ent facile à supporter tant qu'on n'est que deux; seulement les enfants arrivent, nombreux, bien endentés, et il faut s'épuiser pour qu'ils mangent. Tant pis pour les nouveaux-venus! La mère, surmenée, exténuée, ne peut plus les nourrir et ils meurent comri1e des mouches. Ne m'accusez pas d'exagérer! La statistique, avec sa précision implacable, vous dira qu'en France, en Suisse, en Allemagne, la classe ouvrière fournit environ trois fois plus que la classe élevée et deux fois plus que la classe moyenne de petits morts cnleYés dans les trois premiers mois de la vie ( r). Est-il besoin, Mesdames, de YOUS faire sentir ce que ce fait a d'horrible: qu'une femme du peuple, outre les privations, les fatigues, les maladies qui fôrment son lot ordinaire ( 2), soit par surcroît deux ou trois fois plus exposée que vous à l'atroce douleur de voir mourir son enfant? Vous entendez en France quantité de gens se plaindre de la dépopulation qui menace le pays : demandez-leur, Youlez-vous, de regarder en face cette plaie de la mortalité infantile dans la classe pauvre et d'oser s'unir à nous pour en supprimer la cause, je veux dire la misère, tueuse d'hommes et d'enfants plus meurtrière qu'une guerre ou qu'une épidémie! * * * Mais abaissez encore YOS regards, Mesdames, abaissez-les jusqu'à ces malheureuses que dans les salons on désigne par des périphrases pudiques et méprisantes et dont il n'est pas convenable de parler, à moins qu'à force de vendre l'amour elles n'aient ramassé dans la boue (r) Voir les chiffres donnés par MM. Fernand et Maurice Pelloutier, dans la Revue Socialiste de septembre 1894, p. 295. (2) Lyoii et la regio11lyo1111aise (1894), p. 128. « La phtisie acquise frappe principalement les tisseuses et les dévideuse&... Les jeunes filles et les femmes sont plus spécialement atteintes de cette maladie, en raison de l'âge où l'on fait commencer l'apprentissage. »

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