La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LA REYUE SOCIALISTE Ne Yous arriYc-t-il jamais, dans l'élégance capitonnée de YOs douillets intérieurs, par un soir de novembre ou le YCnt hurle, ou la pluie glacée cingle ks Yitres, de songer à YOS sœurs misérables qui courent la campagne ou la ville en quête d'un salaire toujours maigre et souvent incertain, comme si elles n'étaient pas autant que Yous des êtres frêles et délicats ? Sans doute alors, au coin de YOtrc feu qui pétille, sous la clarté rose de YOtre lampe, au bruit mélancolique et doux de la bouilloire qui chante, Yous vous attendrissez sur ces pannes déshéritées : car vous n'avez pas le cœur méchant. Mais hélas! Vous leur donnez un quart d'heure de pitié distraite! Yous vous promettez de faire, à la première occasion, une aumône plus large que de coutume. Après quoi Yous Yoilà quittes avec votre conscience! Il y a tant de misères! Et puis, celles que vous plaignez sont si loin de Yous ! Vous les connaissez si mal ! Eh bien ! voulez-vous que nous les regardions ensemble d'un peu plus près, ces malheureuses? C'est, j'en suis convaincu, parce que vous ne sa,·cz pas leur triste vie, que Yous jouissez ayec une telle sérénité de votre paisible bonheur. Vous en auriez presque honte, si Yôus saviez! \'ous tiendriez à honneur de vous le faire pardonner! Il y a bien de gros li\Tes hérissés de chiffres ou vous pourriez YOir par quels prodiges de privations une ounièrc laborieuse arriYe à ne pas mourir de faim en gagnant huit centimes par heure! Un homme de votre monde, un membre de l'Institut, M. Paul LcroyBcaulicu, estime qu'il y a, non dans toute la France, mais seulement dans le centre de cette contrée que les allemands appellent le pays riche (das reiche land), deux cent mille femmes à qui une journée de fatigue rapporte moins de cinquante centimes. Mais YOUsne lisez pas ces liwcs-là. Ils sont, je l'aYoue, moins amusants que le roman a la mode. • Il y a bien aussi des journaux qui essaient d'appeler l'attention, tantôt sur une vieille pau,Tessc morte de froid en tenant encore aux doigts la pièce de drap qu'elle cousait pour le compte d'un tailleur, tantôt sur la jeune mère forcée de retourner a l'atelier moins de huit jours après avoir mis son enfant au monde. Mais quoi! Il s'est troll\·é, à la Chambre française, des députés qui ont eu le mot pour rire, lorsqu'on a proposé d'allonger le repos accordé aux accouchées. D'ailleurs on ,·ous dit autour de yous que cc sont la de « mauvais journaux ». Des journaux déclamatoires et teintés de socialisme, fi donc! Quelque mot brutal, quelque fait plus brutal encore pourrait choquer votre délicatesse, Il est bien plus simple de ne pas les lire non plus. Cependant, puisque j'ai commencé à vous introduire dans l'existence des femmes du peuple, essayons d'y pénétrer plus aYant.

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