La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE 351 librairie courante, ne sont guere que des nouvelles; et que Ceci 11'est pas 1mco11le, de Diderot, est un conte, etc., etc. Ce n'est point au genre l'u11 des plus essentiels de notre littérature que peut aller la défaveur présente. La crise provient plutôt, je crois, comme j'ai déjà dit, de cc que, au _lieude contes, on a présenté tout autre chose souvent aux lecteurs : car, ce reproche que les contes ont pu être lus dans les journaux, s'appliquerait également aux romans. Quoiqu'il en soit, il parait que le public ne veut plus de nouvelles. Du roman, du roman et encore du roman ! Pourtant que de romans d'où il n'y aurait pas à tirer, en les pressant bien, une nouvelle passable - lorsque, au contraire, la plupart de ceux dont je veux parler ont jeté tant de fois, en quelques feuilles, un sujet qu'ils eussent pu amplifier à merveille! Le nom de d'Esparbés, qui devrait être connu plus que ceux de tel et tel romancier, tout d'abord, m'est venu à l'esprit. Lui est, jusqu'a présent, conteur et rien que conteur. Certainement, avec les vingt épisodes de la Légendede l'Aigle, il eût facilement fabriqué •des romans toute sa vie. Il fût allé au grand public ainsi - tandis que, encore qu'elle soit répandue, son œuvrc n'atteint point a la célébrité que, personnellement, je lui souhaiterais; seulement, je doute que, plus étendue, son œuvre eût gardé ce relief qu'elle a, cette intensité barbare; il passe là des armées ruées a la bataille, d'une sauvagerie effrénée ; la Légwde del' Aigle form~ un poéme épique aux enluminures violentes, oi.1tout l'univers gémit sous le galop des chevaux, le grondement des canons; les fleuves ne roulent plus que du sang; une humanitt'.: primitive, ivre de combats, s'entreheurte dans la fumée, sous la fa:alité d'un petit homme qu'on ne voit guère que de dos, rôdant par les massacres, sombre, enveloppé de la redingote grise, le front luisant sous le petit chapeau; triste divinité. Un line d'images farouche, oil l'on s'attarde à l'âpre dessin, aux couleurs éclatantes, à regarder les carnages effroyables grouiller sur les plaines tragiques de l'histoire. Mais d'Esparbés n'est pas que le peintre des rouges visions dela guerre. · Dans les Yeux clairs, son imagination n'est plus hantée du fracas des victoires ou de la rumeur des défaites. C'est au jardin des souvenirs d'enfance qu'il va cueillir les fleurs fraîches de sa gerbe nouvelle. Avec les mille riens où s'attendrit le cœm de ceux qui en' ont, au dialogue avec les êtres et les choses, il suscite l'émotion chez les autres, par la sincérité de la sensation en lui. La Gloire, par où s'ouvre le Yolume, Il ... par quoi il s'achève, sont des modèles d'un art de narration parfait, d'une composition savante, où les personnages vous apparaissent inoubliablement. L'œuvre de d'Esparbés suffirait à elle seule pour réconcilier avec le conte et la nouvelle les lecteurs fâchés de l'abus ' que l'on a fait de ces désignations.

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