, LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 293 Elles sont généralement au nombre de cinquante ou soixante, dans des salles hermétiquement closes, oü l'air est sursaturé d'cmanations malsaines et dont la tempcrature s'èlcYe pendant l'été à plus de 30 degrés. Elles restent debout pendant 10 heures, exposées ainsi aux desordres les plus gra\'es, ont presque constamment le transmetteur a la bouche, le récepteur à l'oreille, et n'interrompent cette occupation que pour manœuYrer les jack-lmives (conjoncteurs) ou releYer les annonciateurs. D'une pareille tâche que retirent-elles? Des affections nerveuses, des troubles de l'appareil circulatoire et de l'appareil respiratoire. Mme la doctoresse Gache-Sarrante estime a ro 0/o par jour le nombre des demoiselles téléphonistes malades. Des protestations nombreuses et retentissantes ont fait connaitre le labeur extraordinaire auquel ctaicnt et sont encore astreintes la plupart des femmes cmployccs dans le moyen et le haut commerce. On a su qu'il leur était interdit de s'asseoir pendant toute la durée de leur ser\'ice, que de lourdes amendes punissaient la moindre peccadille, qu'elles étaient, de la part des inspecteurs, l'objet de vexations, d'humiliations continuelles, sou\·cnt d'assiduitcs et de propos flétrissants. Mais ce ne sont là que les rigueurs apparentes de leur condition. Qui dira la patience, l'abnégation, la force d' « âme» dont clics doivent ,.s'armer pour attirer le client, le retenir et le séduire; lcurfatigue à dcployer mille étoffes, a remuer Yingt caisses, a délier, par tous les artifices du langage et au profit du maitre qui les surYeille, la bourse de la grande dame? Qui dira surtout l'opiniâtreté qu'il leur faut pour résister aux séductions de la Yie clégante, pour préférer à l'oisiveté du riche leur obscure et misérable existence, dont les invectiYes, les amendes, les priYations font a la fois l'horreur et la mesquinerie. Quant aux femmes employées dans la fabrique ou dans l'usine, on n'oserait dire ce qu'est leur Yie pendant Yingt ou trente années, si les faits ne la peignaient avec une éloquence dont les mQts seraient incapables. Combien avons-nous connu de jeunes femmes traYaillant quatorze heures par jour et se nourrissant de fruits, d'aliments achetés tout préparés dans les abominables gargotes de Belleville, pour épargner quelque peu de leur insuffisant salaire ! Sait-on ce que sont les garnisseuses de cardes?« Figurez-vous des mères de famille, des jeunes filles, ·têtues de ha"illons impregnés d'huile et duvetés de bourre de lai9c oli de coton volatilisée par les machines, la figure ternie, souillée de corps gras, les mains pleines de teinture, courant comme des affolées autour de deux, trois, quelquefois J11ême de quatre cardes, soit qu'elles garnissent un assortiment avec cante ou qu'elles mènent des fileuses ( 1). » (1) Défense de Pierre Martin devant la cour d'assises de Vienne, 12 août 1890.
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==