LES HONNÊTES GENS 203 Victoire est moins calme que le « patron ». A mi-voix, tout le jour, on l'entend gro1~1melerqu'elle « en a assez ». Un soir, comme Ramoin, une fois encore, lui reproche de mal nettoyer sa cuisine, elle n'y peut plus tenir, et rouge de colère, les poings aux hanches : - Eh! lavez-la vous-même, cela vous occupera, Yous qui ne faites rien. Justement, M. Balard passe à cet instant, Ramoin, les dents serrées, blême, le prend à témoin. _:__V_ous entendez, père, cette fille qui m'insulte. Victoire, la face congestionnée, crie de toutes ses forces. - Je ne serai pas aussi bête que le « patron », moi, vous ne me mènerez pas plus longtemps. Je vais faire ma malle, tenez! , Et elle jette son tablier à la volée sur une table. - Conciliant, M. Balard l'appelle : - Victoire! Mais Ramoin, de sa voix aigre, sifflante, est intervenu. - Laissez-nous père, il y va de votre dignité ... et de la mienne. M. Balard voudrait insister. Malgré lui il ne le peut pas et lentement obéit. Pendant qu'à petits pas il gagne la grille, il entend là-haut, dans la chambre où Victoire fait ses préparatifs de départ, les éclats de sa grosse voix courroucée, des mots qu'il ne comprend point et qui l'émeuvent, .le fouettent comme des reproches. Il laisserait ainsi partir la vieille amie avec laquelle il a vieilli, qui le soigne maintenant comme jadis elle choyait Louise ! ... Cela ne se peut point, il va monter la voir, il la retiendra, malgré elle s'il le faut. Résolu, il se retourne. Debout sur le perron, son gendre le regarde, il a compris sans doute, et il y a tant d'ironie méprisante dans son sourire que M. Balard, sans forces, comme honteux, s'enfuit la tête basse, va se cacher là-bas derrière les arbustes du petit café. Ce soir-là on remarqua qu'il oubliait d'annoncer un quatorze d'as. Victoire est. partie. M. Balard est profondément triste. C'est pour lui le dernier lien brisé avec son existence passée. Personne ne s'inquiète plus de sa toilette quand il sort, ne lui refait le nœud de son foulard, ne donne à son veston le dernier coup de brosse, personne ne gronde plus s'il rentre en retard pour diner ou s'il a taché son gilet, personne ne pense maintenant à lui n:onter le soir au lit, quand il tousse, un bol de lait brûlant p~rfumé de rhum. - Sa fille semble à peine le voir, de plus en plus préoccupée des exigences de Ramoin. M. Balard a voulu secouer l'.ennui. Des voisins lui ont conseillé
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