LES HONStTES GEXS 201 ménage : cerises à l'eau-de-vie moisies ou brou de noix épouvantable qu'il faut déclarer délicieux, puis les déjeuners et les diners sans fin, les vieifles bouteilles a toiles d'araignée, la promenade enfin à tra,·ers les champs et les vignes qu'on doit admirer sans relâche ... Oh ! les pénibles corYées ! Tu te souviens, Louise, chez le Yieil oncle Ramoin ! Nous a-t-il assommés le brave homme ayec ses prés et son froment! ... » Et, pendant que d'un signe de tête, d'un docile sourire Louise -approuye : - D'ailleurs il sont très beaux ses prés, et en nous les montrant il aYait l'air de nous narguer ce petit Yieux de soixante-quinze ans qui marche sans bâton; il paraissait nous dire, par le sourire de toutes ses rides, le clignotement de son œil gris : « Ce n'est pas encore a Yous tout cela ... Hein! si je me remariais et si je Yous donnais un petit cousin au lieu de m'en aller discrètement de l'existence, comme je le devrais maintenant ! » Et c'est qu'il en est capable le scélerat ! M. Balard rit très fort, trouve l'idce bien dràle. Au fond il s'inquiète un peu de sav.oir si bientàt lui aussi ne sera pas juge bon à « s'en aller discrctement de l'existence. >> • Mais Yoici Victoire qui entre, portant triomphalement la crème au chocolat. On s'exclame. - La surprise ! Pourtant, a la seconde cuillerée, Théophile fait la grimace. - Pas réussie, la surprise. Et il repousse son assiette. Victoire qui était restée là, attendant les compliments, ne répond rien et s'en va bougonnant derrière la porte. Ramoin a repris sa tirade contre •1a campagne. On y mange mal. .. On n'y dort pas mieux, enfoui dans la plume ou juché sur des piles de matelas ... M. Balard écoute, un peu distrait à la longue, le regard fixé sur le plus bel ornement de la salle à manger, à càté de l'horloge, pendu au mur, un grand plat de faïence où, dans un ciel trop bleu a nuages roses, une iminense Tour Eiffel s'étale au milieu d'une flottille de petits ballons. Dix heures sonnent. - Je rentre a mon bureau demain matin; nous allons nous coucher, n'est-ce pas! dit Thcophile, quand les vibrations graves de la sonnerie se sont éteintes . .Dans sa chambre, pendant que, en caleçon et en chemise de nuit, M. Balard, noue sur son front les pointes de son habituel mouchoir, il songe qu.'un homme est bien supérieur quand il a de l'instruction. Il souffle sa bougie, et des bouts de phrases lui reviennent
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