La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LA RE\"UE SOCIALISTE Un sourd vacarme se fait entendre, des appels enroués de corne approchent et, avec des halètements essoufflés, dans la fumée et la poussière, le tram,vay de Paris a Saint-Germain passe, se ralentit, s'arrête a quelques mètres. Un employè cric: La Malmaison! puis un signal, un coup de cloche, le cri désespéré de la trompette et le petit train s'éloigne, ondulant sur les rails, coquet et vernissé comme un jouet mécanique. Par dessus ses lunettes, M. Balard le suit d'un regard distrait, tout a la douceur berceuse de sa rêverie. Dans ces wagons à claire-voie qui roulent là-bas, cahotés dans la poussière au long de la route blanche, il a surpris des regards d'envie pour sa nonchalante tranquillité et cette petite satisfaction d'amourpropre augmente son bien-être. - Le gilet déboutonné, les pouces accrochés aux bretelles, M. Balard soupire bruyamment. Son journal a glissé a terre, entre ses dents la pipe ne fume plus. Il rêvasse et se repose; M. Balard jouit d'être rentier. Lui aussi, il a été un de ces hommes qui s'en \"Ont les dimanches. d'été, veston sur le bras, chapeau de paille en arrière, par les banlieues où s'alignent les petites maisons coquettes; à lui aussi, jadis, il arriYa souYent de s'arrêter devant une grille à piques dorées, un jardinet propre, un perron fleuri, de les désigner du doigt a sa femme et a sa fillette en chuchotant d'un ton admiratif: - Voyez-vous! quand nous serons retirés!. .. Le soir, du soleil et des rêYes encore plein la tête, on regagnait l'étroite mercerie de la rue des Martyrs et la petite existence monotone recommençait : l'activité timide de Mme Balard, son trottinement de souris, menu, silencieux derrière les comptoirs, et l'agitation bruyante, vaine du patron, et les jeux tapageurs de la petite Louise, quand elle n'était point a l'école, ou, dans la demi-obscurité de l'arriérc-boutiquc, appliquée sur un cahier de deYoirs, tirant la langue pour mieux écrire. Les lentes années qui passèrent ainsi, unies et tristes comme des jours d'automne! La seule lueur d'espoir, le rêYe de bonheur futur lui-même semblait s'effacer. On ne prononçait plus la phrase magique de jadis : « Quand nous serons retirés !. .. » La clientcle peu a peu s'éloignait: les grands magasins offraient tant d'attraits! Maintenant on achetait au « Laune » jusqu'à son fil et ses aiguilles. Et M. Balard se tapote doucement le ventre au souvenir des anciennes heures d'angoisses, des longues après-midi passces près de Louise cousant, à suinc d'un regard oisif les silencieuses allées et venues de sa femme. Puis, brusquement, dans l'uniformité de cette tristesse, une grande joie, l'aYis bref d'un notaire annonçantal'improYiste un héritage inesperé.

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