La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LES HO~:-.:ÊTES GE~S 197 LES HONNÊTES GENS LE GENDRE - Victoire ! la chambre des enfants est-elle prête ? YOus sayez qu'ils vont bientôt arriYer ... - Soyez tranquille,_ Monsieur. - Un bon dîner, ce soir, hein! Victoire. N'oubliez pas la crème au chocolat pour mon gei1dre... • - Soyez tranquille, Monsieur; soyez tranquille !... Et la Yoix bourrue de Victoire continue à grommeler dans la cuisine au milieu d'un fracas de casseroles violemment remuées. Un instant encore M. Balard reste courbé sur la petite fenêtre grillée au ras du sol, puis, comme Victoire semble ne plus le voir, toute à sa bruyante besogne, lentement il se redresse. Sous sa casquette de drap, sa bonne grosse face rouge sourit, ses petits yeux bouffis clignent ; il hausse un peu les épaules et se frappant la cuisse d'un geste d'indifférence fait quelques pas dans les cailloux craquants de l'allée. De chaque côté du perron, devant la petite maison, des platesbandes s'étendent, géométriques, ayec leurs petites touffes de buis maigre protégeant des pensées poussiéreuses. Soigneux, M. Balard fait sauter du bout du pied quelques pierres égarées parmi les fleurs. • Puis il reprend sa marche, contourna1Ù la petite pelouse. C'est son orgueil cette pelouse. Il lui semble que, de la route, à travers la grille, elle force l'admiration des passants. Il contemple avec délices, au milieu du gazo_nras, la corbeille de géraniums dans laquelle, sur un trépied, une grosse boule bleue polie miroite au soleil et, de chaque côté, les deux ifs majestueux, sévéres, chefs-d'œuvre du jardinier, étageant en cône, les unes au-dessus des autres, des rondelles de feuillage symétriques comme des bonbons en brochettes. M. Balard a traîné une chaise de fer devant la grille. Il s'installe confortablement, à califourchon, allume sa pipe, assujettit ses lunettes et, quand il a déplié son Petit Journal, les bras au dossier de son siège, il reste là, béat et songeur, le regard vague sous les grands arbres.

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