La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LA POÉSIE RÉVOLUTIO}.;NAIRE EN ALLEMAGNE 153 prêchent le retour a la nature. Celle-ci est pour eux la grande conso:. latrice; elle est, selon les paroles de Fritz Kunert, le line qui doit être notre règle et notre guide sur le sentier de la vie, le livre dans lequel notre esprit doit se baigner pour effacer les souillures de l'uniformité journalière. La nature donne aussi des leçons de philosophie, de morale et d'économie politique. Son organisation est un modèle de clarté et d'harmonie. Hasenclcver, se promenant dans les bois au printemps, regarde avec envie les grenouilles qui tiennent librement des meetings tumultueux. Plus loin, les fourmis actives traYaillent en paix : elles ne doivent corvées ni redevances à personne. C'est l'antique et sainte nature qui conduit tout ce monde. Chacun y Yit libre et heureux, sans armée, sans police. Le bruyant hibou lui-même peut faire du scandale nocturne tout à son aise : personne ne l'emmènera coucher au poste. L'organisation politique del' Allemagne contemporaine ne rappelle que de très loin la libre république des oiseaux. Le contraste est même si fort qu'un tel rapprochement semble à nos poctes chose des plus plaisantes. Ils oublient leur dépit en se moquant de leurs adYersaires et en raillant la force de leurs ennemis. Cette ironie, tantôt fine, tantôt amère, faisant alterner les réflexions sérieuses et les charges d'atelier, c'est J?lmmottr germanique, procédé littèraire rappelant un peu ce que nous dénommons l'esprit; mais l'humour diffère de l'esprit autant que la lourde bière de Munich du vin mousseux de Champagne. L'humour veut des contrastes violents, rapides, entre le sérieux et le comique. Il révèle chez ceux qui le cultivent plus d'énergie et moins de finesse que notre esprit français. Il faut bien connaître les mœurs des Allemands, il faut avoir lu et relu leurs auteurs nationaux pour goûter l'humour. Et encore! un cerveau latin demeure re.belle à ces facéties laborieuses, a ces coups de trique qui enlèvent des lambeaux de chair avec la peau, tandis que notre ironie latine ne fait que griffer l'épiderme, jusqu'au sang parfois, il est vrai! L'humour est l'arme préfèrèe des écrivains que nous étudions. Le poète Kegel y excelle tout particulièrement. Voici un exemple de sa manière : il· suppose qu'un journaliste de la « presse des reptiles », dévoué corps et âme au prince de Bismarck, songe un jour quel nouvel honneur on pourrait bien décerner au chancelier. Le hasard lui met sous les yeux le récit de l'action héroïque de l'archer Tell, refusant de saluer, au haut de la perche, le chapeau du tyran Gessler. Le laquais de Bismarck imagine alors de modifier comme suit les circonstances de la légende: « Le chancelier, dit-il, est un réaliste, un homme pratique; il n'a que faire d'un hommage platonique. Nous ne planterons pas de perche, mais nous allons faire présenter de porte en porte,

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