La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

CRITIQUE DE COMBAT à faire comprendre et goùter le beau, sans prendre parti pour ou contre quoi que cc soit. Il peut, à la rigueur, ré:i.liscr cet dfaccmcnt, s'il étudie une ccuwe reculée dans le lointain des âges, et encore faut-il qu'elle ne contienne que des cadancs d'idées, j'entends des idées abolies, que personne ne songe plus it reprendre et it professer. J\!ais quand il s'agit cl'ccuvres viYantcs, toutes chaudes des passions du moment, touchant aux intéréts ou aux croyances du jour, où est-il le critique qui envisagera les formes comme si clics étaient vides, qui pourra n'émettre aucun avis sur le fond qu'elles recouvrent? Le paunc homme, s'il existait I Et le triste métier que le sien! La vérité est que, d'une façon plus ou moins ouverte, plus ou moins consciente, tout écrivain qui se mêle de juger les ccuvres de ses contemporains, blâme ceci, loue cda, et forcément pqusse ainsi les esprits dans un certain sens. Voilà pourquoi, au lieu d'alfrcter une impartialité impossible, j'ai mieux aimé planter franchement à mon chapeau une cocarde de soldat. C'est peu de chose, je le sais, qu'un soldat dans la mêlée. Mais pourtant c'est de gouttes d'eau qu'est composé !'Océan; c'est d'animalculès pétrifiés qu'est faite la chaine des Pyrénées. L'évolution sociale est, je le sais aussi, le produit d'efforts indiYiduels en nombre incalculable. Et je suis entré, drapeau flottant, dans la bataille intellectuelle. Qu'y a,·ait-il sur mon drapeau? Je vais le dire; je puis bien épargner aux critiques, mes confrères, la peine de chercher ce que je suis venu combattre et défendre. Je suis parti de cette vérité acquise qu'il n'y aura jamais de formule définith·c de l'art. L'art, comme la vie, est incessamment mobile. C'est un fleuve qui coule intarissable entre des riYCStoujours changeantes. Faut-il essayer d'opposer à cette éternelle mobilité la digue de théories absolues, de dogmes immuables? Faut-il, au contraire, la laisser aller it l'aventure sans essayer cle la diriger? Ni l'un ni l'autre. Je crois que la critique, comme l'art, doit étre mobile. Je veux dire qu'elle doit vari.:r ses conseils sui,·ant les besoins de l'époque et du pays où clic s'exerce. Elle aurait tort, sans aucun doute, de méconnaitre que lt:s œuvrcs d'hier ou d'avanthier ont eu leur raison d'être, voire même leur utilit.'.!, leur nouveauté, leur grandeur_ J\lais elle a le droit d'être la voix des aspirations confuses clu public pour dire aux écrivains : - Tel goùt a vieilli. Tel genre est usé. Voici cc qu'il nous faut maintenant l Il m'a semblé cle la sorte que la France avait assez et trop pour le moment cle pessimisme, de dilettantisme, clc dccudentisme, cle mysticisme, d'exotisme, toutes façons de penser, cle sentir ou d'écrire qui ont fait leur temps et leur ccuvrc. L'heure m'a paru trop critique, trop tragique pour l'art qui s'enferme clans une petite chapelle cl'initiês ou dans l'analyse infinitésimale du moi, à plus forte raison pour celui qui ne veut ,qu'amuser. J'ai donc avant tout soutenu clc ma plus vive sympathie les ccuncs sérieuses en qui se trahit la préoccupation des grands problèmes de notre temps, en qui retentit, comme un écho, le sourd grondement précurseur des tremblements de terre et des profondes commotions sociales. Je n'entends pas par l:i les rcuvres funèbres, pleurardes, gémissantes, efféminées, qui préchent le d1:sespoit et l'inutilité de l'action; je les trouve aussi peu appropriées à nos besoins actuels que celles qui se bercent avec indolence dans un optimisme aYeugle et bëat. Je veux dire les CCUHCStoniques, vivifiantes, qui voient le mal, le regardent en face, le dévoilent bravement, mais croient à la possibilité du mieux, secouent les énergies engourdies, relè,·cnt les volontés afütissées, cherchent les moyens cle rendre l'humanité meilleure et plus heureuse, non point dans un retour pusillanime aux croyances et aux régimes clu passé, mais dans le rayonnement toujours plus intense, toujours plus pénétrant de la lumière et de la justice. J'ai aimé les œuvres où j'ai trouvé largeur de pensée et larg<:.urde cccur; Celles qui ont fait couler sur la souffrance d'autrüi la rosée bienfaisante de la sym• pathie; Celles qui ont gardé leur ironie pour les forts et leur pitié pour les faibles; Celles qui ont p,iti du dédain immérité des salons et des journaux bien pensants, parce qu'elles se sont encanaillées à peindre et à plaindre les misérables. J'ai loue encore les œunes qui osent étre originales et françaises, quand il est de bon ton de se faire une âme étrangère postiche ;

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