UN BEAU JOUR 575 . aux pieds de Dieu, de son fils, de la Vierge; aucune pensée profane ne vient souiller ce lac de candeur, ce champ de lys qu'est son âme; c'est à peine si, tombant à genoux, elle jette un regard aux siens, juste pour surprendre le tremblement qui secoue la moustache du père -il songe peut-ètre à sa femme morte - et le coup d'œil impérieux de la sœur qui lui ordonne de ne point se chiffonner, rien que cela. Maintenant, elle est toute à son divin époux; ainsi prostrée dans sa piété, presque pàmée de jeûne, de fatigue et d'amour exalté, elle absorbe le corps du Christ ... Encore frémissante, elle rejoint Jeanne et l'ouvrier qui l'attendent 1 là-bas, perdus au milieu d'un groupe de sœurs de Saint-Vincent de Paul dont les cornettes ondoient telles que des ailes de colombes. Dès son retour, les nonnes flattent les joues de Louise de leurs mains attendries; elle est sensible à ces sympathies, muets éloges de sa dévotion et, pour les mériter vraiment, sent qu'il lui reste un devoir à remplir. Aussi lorsque la nef se vide, elle quitte un moment son entourage, se dirige vers la Sainte-Marie qui, son enfant pressé contre la poitrine, éclairée par les flammes brillant en son honneur, sourit affectueusement. Et la croyante lui adressè, à cette mère bénie, pour la sienne qui est au • ciel, sa plus fervente prièi-e. Elle prolonge l'oraison. recherchant de nouveau l'oubli de réel, le demi-évanouissement, l'envolée morale qui l'a saisie quand elle a communié; alors elle se prosterne plus profondément, sa tête touche le socle de la statue. Pareilles à de grands o_iseaux bleus, ses pensées voguent largement vers les i·égions célestes.- Elle est si bien perdue dans l'adoration, qu'elle ne perçoit même pas le bruit sourd, feutré, d'une porte de sacristie refermée, chassant l'air qui fait frissonner et voltiger ses voiles autour d'elle et les entraine jusque sur les herses illuminées ..... Tout à coup, un. sifflement déchire le silence du. temple; au lieu d'un brouillard pàle, c'est un nuage d'écarlate qui palpite autour de l'enfant, puis une effroyable clameur de torture et de folie succède aux balbutiements de l'e.Ave Maria. Les paysans, attroupés au porche se retournent, effarés, et demeurent stupides, les prunelles noyées d'épouvante au spectacle de ce flambeau vivant, de cette torche humaine qui tourbillonne et s'affole au loin, dans la pénombre du chœur. Vision d'enfer, elle se frappe aux piliers, tournoie près de la chaire, s'abat sur les dalles, s'y tord râlante, et, vers les voùtes où ne se brisèrent jamais que les ondes chantantes soulevées par les accords ·de l'orgue et la voix deschantres, elle crie sa p!ainte, son sanglot, sa malédiction. Le père reste hagard devant cette catastrophe et n'arrive pas à comprendre commen~, en un instant, le feu des cierges dévora les mousselines, le corps de sa Louise et l'enveloppa d'une chape de braises, ce pauvre corps, qui, sauf la frêle poitrine, protégée par le corset - le premier corset - n'est plus qu'un paquet de chairs sanglantes et ,.
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