La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

5ï4 LA REVUE SOCIALISTE fète: la beauté de la verdure du parc qui ceint le canton de ses marronniers constellés de flocons touffus, !aiteux ou rosés, le. mouvement qui bouleverse la commune entière, la préparation du modeste festin que chaque invité complètera de son écot, et, par dessus ces réjouissances, l'éclatante pureté de ce mois de mai, de ce mois étoilé d'aubépine. Elle se reprèsente l'arrivée de la marraine, les poches bourrées de chatteries. de la grand-maman, laquelle aura sans doute tiré de son armoire le chàle à ramages, imprégné de l'arome des lavandes, son bon visage aux milles rides s'encadrant du bonnet enrubanné: elle voit ce monde de parents et d'amis s'installant à l'entour de la table en noyer que parsèment les friandises extraordinaires : pàtisseries, fruits, crèmes qui tremblotent au moindre choc, liqueurs qui jettent des scintillements multicolores; et le tumulte des conversations, des rires, déjà résonne à ses oreilles. Un seul regret l'assombrit: celle qui veilla tendrement sur son enfance n'est plus, la fillette n'oublie point la disparue et la suppliera d'intercéder en sa faveur auprès des anges pour qu'ils étendent leur protection sur l'orpheline. Enfin, la voici parée ,la petite fiancée de Jésus, remuée. hésitante au milieu de ses vêtements immaculés ; les souliers de satin la gênent un peu, les gants de filoselle lui serrent les doigts. le livre de messe, gonflé d'images à di!t1telles, gaufrées d'or, J'embarrasse, mais cette contrainte est un témoignage, une assurance que l'heure vécue n'est pas un rêve, que, réellement, (,_lie marchera bientot vers l'autel, un long cierge à la main, afin d'y recevoir la sainte hostie. Elle examine son père, se trouve flattée qu'il l'accompagne en habits du dimanche ; il lui semble superbe, la redingote de drap luisant lui donne l'air d'un 111011sie11r et sa gaucherie de tra\·ailleur sorti de la blouse flottante et du large pantalon de toile est invisible pour elle, Quant à Jeanne, elle est ra\·ie par Je flot de nuances crues qui pavoisent son chapeau clair en dessous duquel rougeoie sa grosse figure trop savonnée. On atteint la vielle église, dont les moëllons que les ans ont patinés de grisaille sont tout brodés de rais de lumière; à l'intérieur se tasse la foule chuchotante venue pour assister à la solennité. Les cloches sonnent un appel, l'orgue prépare les cœurs à l'extase, les vapeurs de l'encens -'traits d'union entre la terre et le paradis, entre les fidèles et la divinité - montent vers le dome en spirales ,)dorantes, M. le curé, ayant pris sa chasuble de brocart entonne l'introït; il semble le Seigneur en personne. tant il emplit le sanctuaire du resplendissement des moires et des chamarrures sacerdotales. Et la cérémonie s'accomplit. Louise, réfugiée dans sa chapelle de tulle. couleur d'hermine, s'abime en ses invocations; d'abord les lueurs des cires, les odeurs de myrrhe, les accents du prêtre lui parviennent à travers son vaporeux rempart qui tamise, idéalise ces terrestres sensations, puis elle s'élance •

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