La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA MONOGAMIE ET L'UNION LIBRE 553 dence de l'union monogamique sur cette erreur fondamentale que, plus l'homme progresse en civilisation, plus il tend à répudier l'accouplement polygamique. La monogamie serait ai11si la manifestation la plus essentielle de l'intelligence humaine, la caractéristique des peuples parvenus à l'état de maturité. Les faits malheureusement contredisent cette opinion. Tandis que certaines espèces animales et nombre de peuplades placées encore au dernier degré de la sauvagerie et de l'inintelligence exercent la monogamie la plus étroite, les habitants des pays civilisés ne laissent pas, comme nous l'avons établi, de pratiquer l'union polygynique ou polyandrique. Plusieurs espèces de singes et d'oiseaux sont monogames. Les Veddas de Ceylan, les Boschimans. les Kurnai, les Nagas, les Kisans, les Padans, quelques peuples du Nouveau-Mexique, les Zapotèques, etc., le sont également. Par contre, Bachofen a démontré (1) par l'étude de la littérature grecque qu'antérieurement à la monogamie, les grecs et les asiatiques, peuples avancés en civilisation, connurent un état où non seulement un homme avait des relations sexuelles avec plusieurs femmes, mais où une femme pouvait se livrer à plusieurs hommes sans que les mœurs en fussent offensées. Quelle est donc la cause première et réelle du mariage monogamique ? Sur ce point tous les ethnographes sont d'accord. Après Morgan, Engels écrit : « La monogamie n'apparaît aucunement dans << l'histoire comme une réconciliation entre l'homme et la femme, et « bien moins encore comme la forme la plus élevée de la famille. Elle « entra en scène sous forme d'assujettissement d'un sexe par l'autre, « de proclamation d'un conflit entre les sexes inconnu jusque là ... Le « premier antagonisme de classes coïncide avec le développement de « l'antagonisme entre l'homme et la femme dans la monogamie, et la « première oppression de classes avec l'oppression du sexe féminin par « le masculin. La monogamie fut un grand progrès historique, mais, « en même temps. elle inaugura, à côté de l'esclavage et de la pro- « priété privée, cette époque; qui s'est maintenue jusqu'à nos jours, « où chaque progrès est un regrès relatif, où le bonheur et le déve- ,< loppement des uns sont au prix du malheur et de la répression des « autres. >> Nous avons déjà cité à Cl! sujet l'opinion de Bourdaloue, intéressante surtout par le caractère de celui qui l'exprima. Letourneau dit: « Dans « toutes les sociétés plus ou moins civilisées, le souci de la propriété « successible a bien vite pris une importance capitale; le réglement « plus ou moins équitable des questions d'intérêt, la préoccupation de « sauvegarder ces intérêts forment la base solide de tous les codes (1) Droit 1naternel, 1861.D'après sir J. Lubbock (Les temps préhistoriques, p. 424) les Vedda~ disent que« la mort seule doit séparer l'homme de la femme».

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