La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE inconnu, à défaut d'héritiers plus proches, peut revendiquer contre le conjoint survivant les biens du conjoint mort sans testament; où pour pouvoir hériter totalement de son père l'enfant naturel ne doit pas être reconnu, etc., etc. II n'est cependant si solide construction que le temps n'effrite et ne désagrège. Il n'était pas possible que, dans le moment où la Propriété et le Militarisme, fondements du Pouvoir, étaient attaqués non seulement dans le livre et le journal, mais aussi dans les faits. la Famille, façonnée elle-même à l'image de ce Pouvoir, ne fût pas à son tour l'objet de protestations écrites ou vécues. Voltaire avait aperçu les tares de la constitution domestique. « On soutient conimunément sa famille par amour-propre >', écrivit-il (1), montrant ainsi combien la législation a semé entre les individus de même sang de germes de discorde, qu'on ne dissimule à la malignité publique que par convenances. « OJ.1'est-ce, à proprement parler. qu'une famille, demandait « Bourdaloue (2), sinon une forme de royaume où l'on commande et où l'on obéit? " Saint-Simon et Fourier peignirent également les vices de cet agglomérat informe, à l'ombre duquel viennent si souvent s'asseoir la cupidité et la haine. En 1841, un jeune écrivain, Auguste Luchet (3), qui expia de deux années de prison le crime d'avoir écrit le Nom de famille_. et que le Gouvernement de 1848 de\'ait nommer gou\'erneur du château de Fontainebleau, publiait ces lignes: ,< C'est Ier, celui-ci avait vendu ses biens à son fils, moyennant la subsistance jusqu'à sa mort. Mais il eut bientot à subir toutes sortes d'affronts. On lui reprochait le pain qu'il mangeait et on le relégua dans une misérable chambre. Après quatre mois de cette existence, Veyrios voulut quitter son fils, qui prétendait le forcer à travailler, et parla de rcclamer aux tribunaux la fixation d'une pension alimentaire, Menacé dans ses intcrèts, le fils n'eut plus qu'une pensée : se débarrasser de son père. Dans ce but, il lui demanda de l'aider à relever un tonneau vide dont un côté était défoncé. Au moment où le vieillard allait basculer le tonneau, 5011 fils le fit tomber, l'emprisonna sous la futaille et fixa celle-ci par une lourde pièce de bois qui aboutissait au plafond. Le vieillard resta là trois jours et trois nuits -sa.1s nourriture. Quand Veyrios venait voir s'il etait mort, il disait d'une voix presque éteinte : « Milou, Milou (Emile), tire-moi de li,. Délivre-moi! » Enfin le p_arricide délivra son père, mais 1:e fut pour J'etrangler, la mort lui paraissant trop lente à venir. Devant la Cour d'assises, Veyrios dit qu'il avait assez de cc père <• qui mangeait le bien de ses enfants•>. li fut condamné à mort. (1) Dict. phil., PATRIE. (2) 2' dim. après Pàq. dominic., t. 11, p. 10. (3) I.e .Yom de Famille est le récit des causes du duel tragique où périt Armand Carrel. Déféré aux Assises de la Seine, Auguste Luchet fut le 10 mars 1842 déclare coupable <l'outrage à la morale publique, d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement, d' outrages contre plusieur:; classes et personnes (familles de Girardin et Broussais). Le jury le condamna à 2 ans de prison, 1,000 fr. d'amende, et ordonna la destruction des exemplaires saisis du Nom de Fa,mill,:. (Dise. et plaid. de jules Favre).

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