La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE vrai, consentent à reconnaitre que les législations monogamiques, souvent violées, ne représentent peut-être pas exactement la réalité des choses et que l'observation pourrait bien contredire à ce sujet l'opinion commune, tirée de statistiques incomplètes; mais, devant l'impossibilité de présenter des chiffres, c'est-à-dire des documents absolument incontestables, ils ajournent leurs recherches à des temps meilleurs, à l'époque, lointaine encore, où les Etats, dépouillant le ·mariage du caractère sacré dont le revêtit le christianisme, permettront à la démographie de compléter ses travaux en lui donnant le pourcentage des unions et des naissances auxquelles la Loi n'aura pas présidé. Pour nous, qui n'avons point les scrupules des timorés, et qui, loin de considérer l'institution du mariage comme une conquête de la civilisation, voyons ën lui un des facteurs (et non le moins important) de l'iniquité sociale, nous avons voulu savoir, par une étude sévère et des documents officiels et des faits d'observation, si, comme l'assurent les « bien pensants>', les mœurs des peuples européens, soumis à une législation monogamique, sont réellement monogames, On comprend de reste combien en ce pays de libre examen où, pour les avoir examinées d'un peu près, on a cessé successivement d'honorer la propriété individuelle, l'armée, la religion, que les régimes antérieurs avaient imaginé de déiîter pour les mettre hors la portée de la critique, combien il serait utile que le sociologue passàt la famille au crible de la discussion et codiîtàt, s'il en est besoin, de nouvelles lois pour cette monarchie miniature. Bien des iniquités qui ne frappent point l'observateur superîtciel, que l'homme d' ,< ordre » dissimule, et que peu de socialistes ont songé à mettre au jour, disparaitraient peut-être, que l'aveugle respect des foules pour les institutions existantes a seul perpétuées jusqu'ici. On méconnait trop, à notre avis, que la famille, telle que l'ont constituée les régimes autocratiques, est, entre tous les legs du pa~sé, le moins respectable, entre toutes les institutions dues au christianisme ou accommodées à sa doctrine, la plus anarchique. Qu'est-ce, en effet, qu'une agglomération de quatre ou cinq individus, où le îtls peut n'être pas issu de son père légal; où l'enfant naturel n'a pas place s'il y existe des enfants légitimes, même engendrés dans l'adultère; où le père peut demander l'interdiction de ses enfants comme les enfants l'interdiction de leur père; où l'autorité paternelle quant au droit de mariage s'étend jusque passé l'àge où la Loi a reconnu les enfants aptes à remplir les obligations civiques ; où la femme, accablée de devoirs, ne connait point de droits, ne possédant même pas le privilège d'administrer ses biens propres; où les conjoints, si l'un d'eux meurt intestat, sont considérés comme étrangers l'un à l'autre, quelles qu'aient été la durée de la vie commune et l'importance des acquêts communs?

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