La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LUTTE OU ACCORD POUR LA VIE la sienne. Aussi à ces époques tout gain intellectuel est-il le plus souvent, selon la remarque de M. Bagehot ( 1), employé, dépensé à la guerre. Ainsi se justifie cette prépondérance si vivace des castes militaires, qui persiste encore aujourd'hui à la faveu4· de l'adoration fanatique des pe{1ples, même les plus civilisés, pour le soldat. Si de nos jours cette subalternisation, cet asservissement des classes productives à une caste de guerriers est de moins en _moins nécessaire, parce que· cette caste est le plus souvent stérile, elle produisait alors la sécurité indispensable au progrès de civilisations nées dans un milieu barbare et entourées de compétiteurs exclusivement voués à la chasse et à la gut>rre. Avec l'avénement de la grande industrie,. la guerre ~ main armée perd de son empire et fait de plus en plus place à la lutte économique des intérêts engagés dans la production de la richesse. Si les risques de guerre brutale et sanglante sont allés s'affaiblissant, c'est qu'on reconnaît de jour en jour qu'elle coùte plus qu'elle ne rapporte, c'est aussi qu~ les États en voie de civilisalion se sont multipliés sans. cesse. ,< L'évolutil,n vers la paix a commencé au moment où le risque dedestruction issu de la prépondérance origiqaire du monde barbare a commencé à s'affaiblir. >' ( 1). ,. Cet affaiblissement de la suprématie barbare, en un sens effet de la guerre qui en brisait la puissance, est aussi cause de l'évolution vers la paix, en tant qu'elle réprimait l'élan funeste des passions guerrières. On connaît le mot d'Horace : Cra:cia capta /ern111victore11c1epit. Pour bien d'autres raisons la guerre devenait moins populaire. Une des plus importantes était l'opposition des intérêts de la n1aison souveraine ou de la classe gouvernante et de la masse gouvernée. ,< La première, remarque M. Molinari (2), demeurait intéressée à faire la guerre pour agrandir ou mieux assurer son domaine politique et accroitre ses profits par l'augmentation des déb,luchés; » la seconde, « qui tirait ses moyens d'existence,de la production agricole, industrielle et commerciale,· payait les frais de la guerre. Heureuse ou malheureuse, la guerre n'amenait pour elle que des charges. Parfois même la masse possédée n'avait pas un intérèt appréciable à se soustraire au péril d'une invasion ou à éviter un changement de domination. '> Elle y gagnait même parfois un accroissement de clientèle et ne subissait pas de plus lourdes charges. Mais cette classe avait un intérêt réel à la cessation de l'état de guerre. Or, avec l'extension du domaine de la civilisation et les progrès de la grande industrie, l'in0uence des classes t)roductrices crût avec leur richesse. Le gouvernant doit de plus en plus tenir compte de l'opinion des gouvernés. Cette (1) Op. cit.,'p. 5;. (2) Mo!inari, livol. pol. et 1·érnl., p. 15'.). (,) Lt;ol. pol. et rernl., p. 132-162. " ' '. 1 •

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