La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE tourner Je dos à la vie qui le choque, M. Barrès éprouve Je besoin de formuler éloquemment ses mépris. Puis, il s'isole, ferme tous les volets de sa tour et, méthodiquement, interviewe son àme. Elle l'intéresse et il nous la raconte. Nous en savons les scrupules. les curiosités et les calmes é111ois.Com111etout cela est exprimé avec un charme très délicat de style, un public restreint mais choisi s'intéresse aux coquetteries de cette gentille âme. On est séduit, à des tournants de phrase, par des images imprévues, par de gracieux récits, par des descriptions à la joliesse brève, par une ironie et un septicisme d'asse?. beau ton, et ce public ne s'aperçoit point que cette ironie, M. Barrès l'a très fidelement héritée d'autres écrivains qui la maniaient plus large111entet avaient en outre d'autres modes pour exprimer leurs pensée. II ne fait pas non plus cette réf1exion que le septicismt! est une attitude un peu trop à la mode dans la littérature et dans le monde t!l que cela ne constitue plus une originalité. On ne voit pas davantage que M. Barrès, passionné dans Sous l'œil des Barbares, s'est glacé dans cette étude desséchante de lui-111è111e.A son propos, on rappelle Stendhal , mais Stendhal, lucide observateur de lui-111ème et des autres. était vibrant de passion et d'enthousiasme. M. Barrès au contraire n'a vis-à-vis des autres hommes. de son 111oiet de la vie, que des curiosités. li semble réfractaire à toute émotion. Les autres. la vie, est-ce que mè111eil les regarde? Il ne les voit guère qu'à travers les écrits et les idées de quelques écrivains avec lesquels il est en parenté intellectuelle et, dans ses chroniques fort intéressantes pour la plupart, il se borne à disserter sur_les pensées de ces écrivains, à les commenter avec intelligence et une rare habileté de dialectique. De ces chroniques, il apprit que Goethe est l'auteur favori de M. Barrès et c'est peut être celui que M. Barrès avait le plus intérèt à ne pas fréquenter. Le froid mécanisme de ses admirables psychologies n'était-il pas susceptible de glacer encore la curiosité imperturbable de M. Barrès ? En revanche, une très subtile pensée de Goethe, relatée par Eckermann, servait de point de départ et dïdée directrice à M. Barrès pour son dernier roman J,'e1111c111i des lois. Il développe avec un tranquille égoïsme ou, si l'on veut, avec une ironie un peu inopportune. la conception sociale suivante. ,< La meilleure manière de travailler au bonheur général, c'est de réaliser soigneusement son bonheur particulier ,,. Cette conception convenait fort bien à la sérénité un tantinet égoïste et repoussante de Goethe, mais M. Barrès reconnaitra volontit'rs, je pense, que cette formule n'est point suffisante pour l'apaisement des misères dont nous so111mesconscients. Soudain ,une brusque méthamorphose s'accomplit chez cet écrivain. Enfin, il s'aperçoit des étranges beautés de la vie, des hideurs farouches qu'elle contient, il s'y intéresse, la regarde directement, non plus seu lement à travers les écrits des autres. C'est au temps des violentes

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