La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA REVUE LITTÉRAIRE 21:; de sociologues, je m'efforçais de définir notre but vague, en déterminant la corruption sociale de l'Art. ,< Les écri\'ains de la Grèce antique, disais-je, délivrèrent le monde par la pensée; les artistes de la Renaissance l'ont délivré par la couleur..... Les caresses des poèmes de Sapho, les doux accents de l' Amaryllis virgilienne, la majesté inouïe du Parthénon, la ~plendeur ailée des Gothiques, la gràce de la Joconde. tout cela, c'est l'expression harmonique de vies sociales, et c'est pourquoi cela est beau >'. Et j'ajoutais : ,< Prêtez' l'oreille, et au-dessus ·de ces grands artistes, vous percevrez quelque chose de très lointain : la voix multiple et infinie du peuple qui chantait autour d'eux. lis surent l'entendre, cette voix: " Aussi vivent-ils éternellement d,:111s notre admiration». De quelles ironies ne fut-il pas salué, cet audacieux article! N'y allais-je pas jusqu'à prétendre que le littératenr doit chercher le beau dans les sciences, et réunir des connaissances presque universelles. La littérature, osais-je exprimer, se fait de plus en plus psychologique. Or, la psychologie est un anneau de la grande chaine scientifique, un des sonnets du concept humain, et la sociologie, la biologie. nées .d'hier, lui apportent des lois nouvelles. des corollaires inattendus. Ne rirez-vous pas avec moi de ces psychologues qui n'ont jaruais ouvert un ouvrage de physiologie? lis prétendent connaitre l'homme, et lire en lui comme à livre ouvert, et ils ignorent, par exemple, qu'à telle excitation nerveuse correspond cette opinion du facies; ils sont incapables de connaitre, au plissement des commissures maxillaires. reste infime des férocités primitives. le dépit dissimulé sous le sourire, le dépit qui voudrait mordre et n'est plus obéi ! Ils ne se sont jamais demandé ce qu'est cette convulsion du diaphragme qui cause le rire - produit social - et cette poussée sanguine qui rouge. dit la honte. incarnate, dit la surprise, et rose, dit la pudeur. Et ces mêmes psychologues qui s'imaginent peindre la société sans se donner la peine d'en étudier le mécanisme, d'en retourner l'àme philosophique à travers les temps ! Toute œuvre d'art, a dit Hennequin, si elle touche par un bout à l'homme qui l'a créée, touche par l'autre au groupe d'hommes qu'elle émeut. C'est exprimer nettement que sans la conscience du milieu social, il n'est pas de véritable artiste. On connait la célèbre loi de dépendance mutuelle, formulée par Taine, et qui délimite les rapports entre une société donnée et ses littérateurs. Avec son impeccable argumentation d',malyste, il montre la race, le moment, les ambiants multiples, concourant à la genèse de l'art. C'est cette loi même qui va nous tracer notre tàche de critique. Mais qu'est-ce que la critique? On l'a si diversement définie! Pour des maitres comme Diderot, Addison et Lessing, Macaulay ou Carlyle, c'est surtout matière à hautes dissertations spéculatives, fort décla-

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