LA REVUE SOCIALISTE Le métier est rude; il fait cependant vivre à Paris environ deux .cents familles. Que deviendront-elles lorsque la machine à sertir sera perfectionnée comme logiquement, scientifiquement, elle doit l'être? .. • • Ainsi, dans les deux parties de notre étude, dans la fabrication de la boite comme dans celle de la conserve, nous avons vu la même marche, la mème évolution de la grande industrie. Aux cuisiniers primitifs surveil!ant leurs bains-marie est substitué l'unique cuiseur dirigeant l'autoclave; les cisailles du ferblantier sont remplacées par le balancier de l'homme de peine : devant l'envahissement de la machine, l'ouvrier peu à peu disparait. Et c'est une marche lente, incessante, tenace, une sorte de travail sourd élargissant de jour en jour l'abîme entre les pauvres et les riches, les salariés et les patrons, les prolétaires et les bourgeois. Mis au service d'une classe privilégiée, le progrès va, écrasant la masse des travailleurs. Les inventions se multiplient, les ouvriers chôment et. nous l'avons vu pour les soudeurs,ils maudissent la science qui leur arrache le moyen de vivre en rendant le.urs bras inutiles. La science l c'est-à-dire la pensée elle-même, dans son inÎlni développement à la recherche du bien, découvrant le mieux! Les effets directs de ses découvertes sont déplorables; est-ce donc une raison pour l'incriminer dans son principe? N'est-elle pas un merveilleux instrument semblable à ceux qu'elle crée et qui, fécondants, bienfaisants entre les mains d'hommes habiles, deviennent terribles s'ils sont abandonnés à des inexpérimentés ou surtout à des gens d'autant plus maladroits qu'ils le sont volontairement? La machine, fille de cet esprit d'invention inné en l'homme, de cette tendance qui, sans cesse, le pousse à produire le plus en travaillant le moins possible, la machine, fruit du génie qui se doit à tous, imaginée pour diminuer la peine de tous en facilitant les tâches, la machine, accaparée par le capitalisme à son seul proÎlt, anéantit ceux qu'elle devrait soulager. Et cela, c'est le résultat de notre égoïste régime économique. Fièvre de production, {ièvre de concurrence, baisses violentes des salaires, chômages meurtriers, toutes ces perturbations ne sont que les conséquences logiques d'une antinomie : la grande industrie, par son essence, sa nature même collectiviste, se développant au milieu d'un état social individualiste. La machine, c'est la pensée, quelque chose d'universel; son appropriation, c'est son asservissement, l'esclavage du progrès. Un homme croit pouvoir s'arroger le droit d'acheter à beaux deniers comptants une invention; il en spolie l'humanité, à laquelle elle appartient comme la pensée de son auteur.
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