La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA MACHINE ET L'OUVRIER rue Simon-Lefranc, n<• 18. C'est dans le vieux quartier Saint-Merry, au milieu de cet entassement de hautes et noires maisons, dans ce dédale de ruelles douteuses peuplées d'hôtels louches et de cabarets borgnes, c'est, dans ce lieu de misère, un coin de travail, une voie un peu moins étroite où vont et viennent des camions, où bourdonnent des usines. - D'abord, une so_rtede cour vitrée, au pavé ruisselant, tout humide, remplie de la buée qu'exhalent les autoclaves voisins. - Là, des femmes, une vingtaine environ, assises devant des tables de bois blanc, un tablier de grosse toile enserrant leur taille, manches retroussées et bavardant, grattent, épluchent des asperges. A une table proche, d'autres femmes mettent les légumes blanchis dans des boites que les ferblantiers, dont on entend de là siffler les fers, vont immédiatement souder. Des hommes vont et viennent, tout mouillés, portant les légumes dans l'atelier voisin, la « cuisine » où l'on voit fumer les cuves et les autoclaves, en rapportant des charges <l'asperges blanchies. Au milieu de cette animation, tranquille, le contre-maître veille, promenant partout sa blouse bleue, conseillant. réprimandant, ordonnant. Au fond, l'on aperçoit, parmi des caisses de bois blanc, des femmes qui travaillent comme celles-ci, au milieu des emballeurs dont les coups de marteaux résonnent, assourdissants. Toutes les femmes sont les mêmes qui, de grand matin, viennent en foule aux Halles, auprè$ de la pointe Sainte-Eustache, attenç!rel'offre de quelque grosse besogne: pâles filles aux traits tirés; tristes vieilles à la taille voûtée, à la face ridée sous leur bonnet de linge, servantes dont personne ne veut plus; maigres femmes, enfin, à la mine hâve, à l'air résolu, ouvrières sans travail venues la pour gagner quelques sous aux enfants qui pleurent. Et toutes elles peinent là, dans cette humidité, pour gagner o fr. 25 à o fr. 30 par heure, selon qu'elles épluchent les légumes ou les mettent en boîtes, encore ici sont-elles dans une des meilleures maisons de Paris pour la régularitédu travail : tout l'hiver on y conserve beaucoup de champignons et des ouvrières y sont occupées. Mais, en général, l'été seulement, elles trouvent de la besogne en venant attendre le matin à 3 heures à la porte de la fabrique. C'est le moment où le contre-maître revient des Halles; il a, selon le cours, acheté plus ou moins de marchandises et il faut plus ou moins d'ouvrières. Celles-ci se pressent, se bousculent à la porte. On prend les premières entrées, puis quand leur nombre est suffisant, on renvoie les autres. Tristes et pauvres femmes que celles-là, qui doivent dans la bonne saison. celle des pois et des haricots, travailler de 3 heures du matin à 5 ou 6 heures du soir pour gagner 3 francs, peut-être 3 francs 50 en moyenne, ( 1) s'écorchant les doigts jusqu'au sang quand la fer- ( 1) Lorsque nous o:cupons 200 femmes, nous dit· M. Grosse. l'associé de M. Cahen, la totalité de leurs salaires représente une somme de 6 à jOO fr~ncs.

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