La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA MACHINE ET L'OUVRIER tigable, aveugle, va toujours et les richesses s'ajoutent aux richesses sous les yeux souriants des économistes qui constatent les bienfaits de la grande industrie. Au loin, il est vrai, gronde une plainte sourde, la voix• étouffée d'une foule. Qu'importe! c'est une crise passagère, dit-on, les capitaux s'amoncellent, le pays est riche, le peuple est heureux, « tout est pour· le mieux dans le meilleur des mondes. » Depuis longtemps cette coupable tranquillité d'un optimisme voulu a été troublée; des voix puissantes se sont élevées contre elle. A quoi bon la discuter encore? D'ailleurs; la force de la réalité n'est-elle pas là qui s'impose? Il est vrai qu'on ferme les yeux pour ne la point voir. Et c'est là précisément notre rôle à nous, les derniers venus, de l'étudier passionnément cette réalité et de la montrer à tous d'une façon scientifique, indéniable avec la rigueur presque mathématique de ses conséquences. Aux théories vaines, aux abstractions vides des économistes officiels, opposons •sans relâche, comme l'ont fait nos prédécesseurs, l'impérieuse logique de la réalité. A ceux qui, par exemple, nient encore la nécessité de l'organisation du travail, montrons qu'elle est inévitable en leur plaçant sous les yeux les résultats précis des progrès mécaniques modernes, montrons-leur, en citant des chiffres et des dates, l'évolution fatale: les salaires d'abord abaissés, puis le nombre des travaille•urs diminué, enfin, l'ouvrier proprement dit absolument supprimé, remplacé par l'homme de peine, la machine humaine. La simplicité des faits est éloquente. En ce qui concerne l'influence sociale de la machine, il faudrait pouvoir embrasser du même coup d'œil l'immense évolution de toutes les industries, montrer partout les inventions réduisant les salaires, agglomérant les capitaux, fondant les usines énormes où s'entassent dès armées d'hommes, il faudrait montrer cette fièvre universelle du gain, ce vertige de la production qui encombre les magasins, les entrepôts, les marchés, engendrant des crises où sombrent parfois quelques sociétés anonymes, où toujours meurent de faim les ouvriers qui chôment. Malheureusement, l'observation ne s'accommode guère, d'un objet trop général; une étude, pour être précise, doit être restreinte. Nous ne pouvons songer à examiner toutes ensemble les industries, nous pouvons, du moins, prendre l'une d'elles, la suivre dans les détails de son évolution, tâcher d'y déterminer nettement les résultats des inventions mécaniques. Puisse de ce tableau imparfait, trop étroit, mais sincère des tristesses, des misères, des injustices de notre état économique actuel, se dégager au moins cette impression que le socialisme scientifique doit être le couronnement inévitable, logique des progrès industriels et que ses partisans, loin d'être mus comme on les en accuse, par des sentiments bas de convoitise et d'envie, ne s'inspirent !:!Uede leur foi profonde en la puissance de la science, comme en l'exis-

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