La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE Voulez-vous retrouver ce douloureux contraste, dans ùes proportions plus vastes, plus émouvantes encore? Et ce, dans le plus riche pays d'Europe, la France; dans la plus riche ville de France, Paris? M. Manouvrier a dressé, d'après les statistiques de Bertillon, une carte démographique, indiquant la taille moyenne des conscrits, l'intensité des maladies contagieuses, le nombre des illettrés dans chacun des vingt arrondissements. Les indications favorables sont teintées en rouge; les indications défavorables en bleu. Eh bien! dès le premier coup d'œil on constate une opposition véritablement effrayante entre le rouge cœur de la ville et la sinistre périphérie des faubourgs populaires : d'un côté, la taille des conscrits est au-dessous de la moyenne de la race; de l'autre elle est au-dessus. Au centre, c'est le beau Paris, le Paris des larges boulevards; le Paris qui élit des conservateurs : les maladies sont rares, les ignorants clairsemés, la taille haute; elle atteint son maximum (1 m. 66) dans les quartiers de la Madeleine et des Champs-Elysées. Dans les faubourgs, au contraire, c'est le règne exclusif du bleu; la séparation des classes ne se marque pas seulement dans l'antagonisme de leurs intérêts ou la diversité de leurs tendances; elle s'inscrit dans l'ossature des hommes qui les composent: la taille moyenne décroît, à mesure que l'on s'enfonce dans les quartiers populaires; et, symbolisme profond que n'expliq1&entpas seulement les hasards de la guerre, elle atteint son minimum dans le quartier du Père-Lachaise, où la Commune agonisante concentra son effort suprême et vit périr la sainte canaille de ses derniers défenseurs. Devant de pareils faits, qui, dans l'enceinte d'une seule ville, constatent la dégradation collective de plus d'un million d'hommes, il est inévitable que les prolétaires en viennent à se poser certaines questions, grosses de foudroyantes tempêtes. Celle-ci, par exemple: combien coûte à la communauté l'entretien d'un millionnaire qui ne fournit aucun travail - il en est à coup sûr - et qui prélève tous les ans quelque vingt-cinq mille francs sur le revenu national? Le calcul est simple: 25.000 fr,= le prix de 10,000 journées de travail à fr. 2.50, ce qui est à peu prês la moyenne des salaires en Belgique. En d'autres termes, grâce à cette poule aux œufs d'or qui s'appelle le capital, quiconque s'est donné la peine de naître millionnaire obtient gratuitement et chaque année le prix de 10,000 journées de travail. Si cet heureux mortel devait être entretenu par un seul homme, il faudrait que ce pauvre diable peine pendant trente ans et plus pour produire une valeur égale c.1urevenu de son maître. Si, dans notre complexe organisation sociale, le phénomène n'apparaît pas avec cette clarté révolutionnaire, c'est parce que la dîme capitaliste porte sur

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==