La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

l.A REVUE SOCIALISTE Ou bien vous le considérez comme un mouvement superficiel, factice, passager, qui a été créé p::i.rquelques excitations isolées, qui a été développé par l'anarchie générale et par la faiblesse du pouvoir, et qu'un peu de fermeté gouvernementale suffira à contenir ou même à supprimer; ou comme un mouvement dangereux, funeste, mais spontané et profond, qui sort de l'évolution même des chost!s et de l'histoire, et qui est b résultante de toutes les forces humaines en action. (Applaudissements à l'extrême gauche.) Une voix. - Ql1'est-..:e que cela veut dire? M. JAURÈS-. Je demande que lejoumalof!icid mentionne le nom de celui de nos collègues qui s'écrie: Qy'es-ce que cela veut dire? (Mouvements cl i~ers.) Je dis que même alors vous pouvez essayer de le corn battre si vous le jugez plus périlleux encore qu'irrésistible, vous pouvez essayer de barrer la route à l'histoire. Un membre au centre, - C'est vous qui voulez lui barrer la route! M. JAURÈS-. Vous pouvez essayer d'arrêter la poussée des hommes et des choses. Vous pouvez vous dire qu'apres tout il vous sera glorieux d'avoir lutté, que nul n'a pu mesurer encore exactement la force de résistance de certaines volontés humaines, et qu'en tout cas vous aurez peut-être retardé de quelques années l'avènement de la barbarie. Mais si je vous demande : De ces deux hypothèses quelle est la vôtre ? c·est là non pas une vaine question de philosophie sociale, mais une question politique, parce que, selon que vous aurez opté pour l'une ou pour l'autre, votre politique et celle de la majorité que vous voulez entraîner avec vous sera différente. Si le mouvement socialiste n'est qu'une effervescence passagère, s'il n'est que la fièvre momentanée d'un organisme d'ailleurs résistant et sain, il suffira pour le calmer d'un peu d'hygiène gouvernementale. On enverra aux préfets de bonnes circulaires pour que tous les fonctionnair.:!s, petits ou grands, donnent contre le socialisme; on demandera ::i.ux procureurs généraux des rapports confidentiels (Rires et applaudissements à l'ext,ême gauche. - Bruit); on consignera les députés socialistes dans leurs circonscriptions, et, puisqu'il paraît qu'ils ne sortent plus maintenant qu'avec leurs écharpes, et comme le peuple devenu fétichiste a une sorte de piété pour les emblèmes parlementaires, il ne sera permis de les porter que dans les grandes cérémonies, dans les processions solennelles où la confrérie parlementaire se déroulera tout entière, précédée par les chanoines ministériels. (Nouve::i.ux rires et applaudissements sur les mêmes bancs.) Au besoin, de-ci, de-là, 011administrera quelques coups de lance, on traduira en justice quelques syndicats et alors, quand il aura été bien démontré au peuple - qui, paraît-il, ne prend pas le socialisme au sérieux, qui joue simplement au socialisme, - que c'est un jeu dangereux et une mode surannée, tout sera fini; le prolétariat renoncera à ses vastes groupements, il ne formulera plus ses revendications de classe, il saluera comme une bienfai,ante loi de n:iture la concentration graduelle de la puissance économique en un nombre de mains toujours plus petit; il saluera dans le salariat une institution définitive et n'ayant plus à adorer, il adorera le capital éternel. (Applaudissements sur les mêmes bancs à gauche et à l'extr~mité droite de la salle.)

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