La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA REVUE SOCIALISTE encore acquis 1a pleine conscience des nécessités collecti\'istes, - l' institution politique du Cens vint affirmer et souligner ce fait économique, que la Rérnlution française n'a\'ait pas fait disparaitre, à sa\'oir la domination des possédants. La plèbe avait aidé la Bourgeoisie à faire sa révolution, un grand progrès aYait été accompli; mais, en échange de ses services contre la réaction. la plèbe n'avait reçu que le droit personnel, la condition morale de la ~iberté. Mème le droit au sufTrage lui manquait: et, partant, l'admission à toutes les carrières. Il fallut, après l'émeute aYortée de 18.30, la réYolution de 1848, pour lui donner cette garantie politique de sa liberté métaphysique. Qµant à la condition matérielle de la liberté pratique, à savoir la propriété des fruits de son travail, le peuple l'attend encore. Car la révolution de 1870, n'ayant pas été compldée par le triomphe de la Commune, n'a pu que garantir plus encore la condition morale de la liberté, par l'instauration de l'insuffisante instruction primaire, gratuite, laïque et obligatoire, et par de timides essais de garantisme social, dont aucun ne peut aboutir à supprimer la misère involontaire, et l'asservissement d'une classe à une autre. Le progrès qui, pour l'homme, a sa racine dans la personnalité, est le progrès de la personnalité même, ou de la liberté. Etl'histoire de la Ci\·ilisation n'est à tout prendre que l'histoire des conquêtes de l'esprit de liberté. le tableau de ses réalisations progressives. Aujot1rd'hui, les conditions morales et juridiques de la liberté sont acquises et reconnues, mais non pas ses conditions économiques. Le droit pur est toujours étouffé sous la domination de la force égoïste. Les Yictoires nou\'elles remportées par la Science sur la Nature, au lieu de tourner au bénéfice de l'Humanité, n'ont eu pour effet que d'aggra- \'er ses maux, parce que ces victoires ne sont pas profitables à tous, - parce qu'entre le droit reconnu et l'ordre pratique effectif, il y a un abime. - parce que le peuple continue à végéter, asservi et souffrant, sous la dure dépendance de ceux entre les mains desquels sont concentrés la richesse et le pouvoir, - parce quel' asserYissemcnt des travailleurs aux acheteurs de travail constitue une prolongation de ce servage pour l'abolition duquel ont cru combattre les ré\-olutionnaires de 89, de 93, de 1848 et de 1871, - parce qu'il subsiste toujours, - plus ou moins raréfié selon l'échelle sociale, - un esclavage économique. Séparé de la propriété des fruits du travail, ou tout au moins de la possession de certaines choses indispensables à l'entretien de la Yie physique et intellectuelle, c'est-à-dire du pain du corps et du pain de l'esprit, le droit à la liberté est inerte, mort, et ne serait jamais qu'une idée stérile, si cette notion même ne servait précisément à faire de plus en plus, de mieux en mieux comprendre l'inéluctable nécessité pour le prolétariat de conquérir sur le conservatisme réactionnaire les conditions matérielles de la liberté qui lui manquent.

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