La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA REVUE SOCIALISTE Cette fois l'Ennemie prend sa revanche. Ses yeux clouent à terre ceux de Ferrals. Mais soudain la mème pensée leur est venue à tous deux, et Ferrals attache triomphalement son regard sur le front vaincu de \'Ennemie. Celle-ci essaye de discuter sa défaite. - Qyoi ! dit-elle à Chiffon. Pas mème une affection de cœur? Vous donnez tout aux sens? - Oui, madame, tout; je ne sais pas ce que c'est qu'aimer, au sens vrai du mot. Je ne me rappelle pas avoir aimé, mème à seize ans. Cela me viendra peut-ètre, et alors je serai très malheureuse, car je sens qu'eussè-je le bonheur d'ètre à celui que j'aimerai, je ne pourrais m'empêcher de le tromper. L'Ennemie s'est levée brusquement. La fièvre brùle ses yeux, ses joues·, ses lèvres. - Ferrals, dit-elle, je me sens souffrante. Voulez-vous m'accompagner? Ferrals, sans un mot, prend congé de ses compagnons. Camille, en lui pressant la main, lui dit à l'oreille: - Courage, et vous ètes sauvés tous deux. - Qyi sait! murmure-t-il. V Ils vont côte à côte, cherchant machinalement les rues les plus désertes, sans but arrêté. Marchant ensemble, ils se croient tenus de parler, mais le tumulte de leurs pensées les empèche d'entendre ce qu'ils se disent. Le premier, Ferrals, interrompt une banalité sur le froid qu'il fait cette nuit-là, et dit: - Causons. L'Ennemie tressaille comme le soldat au coup de canon qui annonce la bataille. Elle regarde peureusement son compagnon. - Oui, causons, fait-elle, Il le faut, et cependant ... A l.t lueur d'un reverbère, elle croit voir sourire Ferrals. Les larmes lui montent aux yeux. - Je vous en prie, murmure-t-elle. Vous savez pourtant que je ne suis pas làche et que j'ai du sang-froid d'ordinaire. Au risque que vous abusiez de cet aveu, je ne veux pas vous cacher que je me sens faible de pensée en ce moment, très faible. Je sens que j'approuverai tout ce que vous direz. sans discussion, sans examen. Une telle victoire estelle digne de vous? - Pas plus que vous ne mériteriez d'ètre ainsi surprise, répond Ferrals. Si vous le voulez bien, je vais vous accompagner jusqu'à votre porte. Demain, vous serez plus complètement vous-mème ; nous pour-

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