La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA REVUE SOCIALISTE déteste ses maîtres qui ne surent que lui apprendre le passé et ne l'armèrent point pour la lutte terrible de l'avenir! Comme il se cabre contre les classiques et comme il s'affranchit des règles idiotes dans ses livres admirables et dans ses articles de polémique plus admirables encore - si possible. Malon, lui, n·eùt pour maitre que lui-même. Pâtre et cultivateur Jusqu'à l'age de 18 ans, il ne reçut ses premières impressions que de la grande nature. Son esprit rêveur ne se réveilla guère à l'étude des connaissances humaines qu'a un 1ge où les fils de la bourgeoisie ont déjh leurs diplômes. Mais qui saura jamais ce qui se passa dans cette intelligence it ces heures neuves où il fut en contact permanent :wec les œuvres merveilleuses de la création? ~li dira les problèmes qui s'agitèrent dans ce cerveau puissant, alors que, san!"> guide, livré à lui-rnême, il pensait? Aussi, dès que Malon trouva dans un livre la formule exacte qu'il avait sans doute déjà résolue dans le for intérieur de son 2tre, ce fut une révélationr un éclat soudain. Il abandonna sa houlette, son troupeau et partit comme un prophète vers cc Paris qu'il devait illuminer bîentôt de l'éclat de s::i science et surtout de celui de sa bonté. Car Malon fut l::i bonté faite homme, si Vallès fut la fougue personnifiée. Ses yeux d"une douceur incomparable, avaient un magnétisme d'une surhumaine attr::iction. C'est lui qui pouvait dire « Je suis homme et rien de ce qui est hum::iin ne m'est étranger. » Aussi quel contraste entre ce prolétaire, fils de paysans et cet autre prolétaire, fils de demi-bourgeois. li semble que le plus violent des deux eùt dü être le premier. Mais non. Vallès fut un ::iutre prophète - si nous attachons à ce mot le sens antique - il fut le clairon de la Révolution pendant que Malon en était le philosophe. Si je demande à nos lecteurs de s'arrêter un instant devant ces deux grandes figures si diverses du Socialisme, c'est pour üîcher de faire entrevoir la grandeur et la fo.:ondité d'une doctrine qui a pour propagateurs de tels hommes; c'est pour leur faire entendre que les tempéraments les plus dissemblables peuvent être utiles à la cause et servir utilement les travailleurs. Aux uns, l'éclat, la fougue de la tribune; aux autres le labeur plus modeste et moins bruyant de l'étude silencieuse, mais efficace. L'œuvre de Vallès, c'est la foudre réveillant les populations endormies; celle de Malon. c·est la pluie douce et bienfafsante s'épandant dans les campagnes, pénétr,111t dans le sol, fécondant la semence et préparant la récolte dt: l'avenir. Rendons un égal hommage à ces deux lutteurs! Et si l'auteur de ces lignes est ému en les écriv:mt, ce n'est pas seulement parce qu'il s'honora de l'amitié de Malon, ce n'est pas seulement parce qu'i est né dans les m~mes montagnes que Vallès - le Socialisme n'a point de patrie - c'est parce que l'Idée a perdu deux de ses plus nobles et de ses plus .vaillants champions après Blanqui. Mais l'Idée ne meurt pas. L'œuvre de Valles et celle de Malon leur survi- ·vront comme personnifiant l'action future du Socialisme : la vigueur qui renverse les ruines du p::issé et la bonté sur les bases de laquelle s'élèvera le futur édifice social. Aimé RocHE.

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