La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA MORT DE BENOIT MALON 433 - Je vous présente, lui dis-je, à M. Benoît Malon, un des hommes les plus considérables de ce temps; Ce bon Malon rougit comme une jeune fille et me gronda doucement de ce qu'il considérait comme un excès d'amitié. Et pourtant, je ne disais alors que ce que je pensais bien intimement; mais Malon était un modeste et il s'en va sans se douter qu'il était un grand homme, une intelligence d'élite et un cœur exceptionnel. Je n'en ai pas connu de meilleur et de plus honnête et, quand j'ai appris 1 sa mort, à la campagne, je me suis mis à pleurer comme un enfant. Pauvre et cher ami; voilà bientôt quinze ans que je le connaissais - je je l'avais rencontré chez Léon Clade!, à Sèvres, dans cette villa Bon-Accueil oü. fréquentaient alors tant de penseurs indépendants, d'écrivains de race et qui sont demeurés unis au souvenir d'une amitié commune que la mort n'a pas brisée. L'auteur des Va-nu-Pieds avait bien voulu me recevoir à mon arrivée du Midi, notre pays commun, et tandis que chacun lui plaisait par des qualités qui ont assuré leur supériorité dans les lettres et dans les arts, je devais me contenter de parler patois, ce patois si élégant et si expressif; je crois bien que c'était là ma seule recommandation dàns ce cercle oü les plus modestes :ivaient droit à la grande renommée qu'ils ont conquise depuis. Un soir d'hiver, devant un grand feu de coke, nous étions une demi-douzaine assis en rond, devisant d'art libre et de littérature indépendante; il y avait Clovis Hugues avec sa chevelure mérovingienne, Rodin pensif, Hector France, le rude dompteur des passions exacerbées, le colonel Sever, qui portait alors seulement les galons de commandant, Georges Renard, le doyen de la Faculté des lettres de Lausanne, de passage à Paris pour y publier un de ces volumes qui font la joie des penseurs et des lettrés, et Léon Clade!, encadré de ses deux grands chiens Paff et Famine. Tout à coup, au milieu des éclats de b conversation, un homme de grande taille, aux larges épaules, avec une barbe flottante et d'un beau noir, entra et Clade! nous le présenta en cieux mots: - Mon ami Benoît Malon, dit-il, un rouge et un pur, ancien membre de la Commune. Pendant que la discussion reprenait ·de plus belle à propos de je ne sais quelle bévue d'un ministre qui venait d'interdire une pièce de théàtre, j'examinais cette figure expressive•oÙ étaient empreintes la résolution et la bonté. Dans son œil, il y avait comme des reflets de douceur et les rides de son front portaient la trace des luttes soutenues pour l'existence et pour les idées. Sur ses lèvres un sourire fin errait. 11 neigeait, ce soir de décembre, et quand, apres dîner, nous regagn~mes la gare de Ville-d'Avray, nous fùmes poudrés comme des pommiers de Normandie. Nous rentd~es ensemble, et depuis ce jour, nous nous sommes rencontrés souvent, et, je puis le dire, nous sommes devenus de bons amis. J'ai toutes ses œuvres dans ma bibliothèque, avec des dédicaces dont je suis fier et où l'adverbe <( affectueusement » revient avec cadence. ~1and Benoit Malon, dont les articles étaient tr~s reproduits, voulut se résenter à la Société des gens de lettres, il me fit le grand honneur de me 28 I ,1

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