La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA REVUE SOCIALISTE nuages, les so.:i,distes s'étaient réunis pour faire cortège à Benoit l\1alon, doux rêveur qui voulut !J fraternité des peuples. Ses obsèques n'ont été troublées par aucune bagarre. La rue endimanchée se taisait, so~,s le ciel tendu de crêpe noir, et la foule a tr.1versé P:1risjusqu'au Père-Lachaise, dans lecalme. Ce sont là des obsèques imposantes, comme il convenait d'en faire 11 ce grand brave homme. Les doctrines de Malon, théoricien impérieux, ne sont pas les nôtres, dans leur intégralité du moins, sinon d:111sleur tencL111cehumanitaire qui est commune à toutes les fractions du parti républicain. Mais le caractère de l'homme était d'une pureté telle et d'une si haute 3 intJgrité, que les plus divisés sur le fond même de sa politique devaient venir se joindre au cortège de ses funérailles. C'est ce qui a eu lieu. La presse entière a rendu hommage à Benoît Malon, écrivain d'un labeur énorme, merveilleux exemple de ce que peut l'effort d'une volonté soutenue. On pouvait ne point partager s:1 confiance en des systèmes chimériques. Mais l'admimtion allait droit ~1 cet ouvrie1 de la pensée qui, /1 vingt ans ne savait aucune écriture, ayant passé sa vie à regarder rouler les mondes dans les nuits étoilées. qui était venu à Paris sans argent, employé dans une teinturerie, je crois, et qui avait lui-même accumulé les matériaux de l'immense érudition qu'il dépensa plu~ tard en ses ouvrages. S'il fallait choisir le plus parfait modèle que la démocratie puisse s'enorgueillir de montrer aux autres nations, après Michelet, je désignerais immédiatement l'auteur de l'Expos,: tb,:oriqu.:des tb,:orù-ssoci,1/c•s. Il y a quelques jours, bien que le sachant gravement atteint, mais encore loin de prévoir un si brusque enlèvement, j'avais été frapper à b porte du très modeste appartement où il demeurait à Asnières. Benoît Malon. p:nait-il, ressemblait très-exactement à Proudhon. Cela même l'avait affligé, jadis, car ils avaient été en dialectique d'irréconciliables adversaires. ~,and je le vis, son beau visage aux traits émaciés, encadré par des cheveux gris et une longue barbe, rappelait plutot ceux des souffrants mystiques de Lhermitte. Il ne parlait plus. Une ardoise et un bout de craie qu'on laissait à la portée de sa main lui servaient à dicter s:i pensée. Naturellement, sa faiblesse extrême empêchait toute conversation et je ne pus le consulter sur certaine secte bizarre récemment fondée à Paris, Esséniens, qui prétendent adorer Jeanne d'Arc le Messie de la Patrie française et qui voudraient nous ramener au socialisme contemporain du Christ: Sur ce sujet, que d'intéressantes et curieuses dissertations n'aurait-il pas faites! Bien qu'il s'en défendit en ses ouvr:iges de tendance scientifique, il y av:iit en Benoit Malon un fonds de mysticisme. C'était de l'instinct peut-être? Il avait gardé de sa contemplation des étoiles, au temps où il ét:iit berger dans le Forez, de poétiques aspir:itions vers l'idéal. S1 doctrine fut aussi primitive tout d'abord, résultat de ses songeries vagues et d'un sentiment de justesse très profond. Il voulait l'égalité p:irmi les hommes. Les systèmes artificiels de Fourrier et du P. Enfantin ne Je faisaient pas se récrier, car je crois bien que son socialisme, à lui, comme celui de tous les sincères et les généreux. était surtout une poésie, pour ne point dire une _réthorique. Puis il devint Marxiste, c'est-1-dire

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