La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA MORT DE BENOIT MALON ment à l'oreille de ses con~pagnons : « L'étranger, savez-vous qui c'est? - Eh bien, mais silence de gràce, le silencieux, l'homme du mystère, c'est Benoit Malon, le fameux membre de la Commune, qui s'est exilé depuis la catastrophe el que la police recherche en vain. Ce soir là, quand vint Malon, il parut grandi du double. Et, peu à peu, il devint l'ami de tous. Et, en le voyant si doux et si foncièrement bon, en l'entendant parler avec tant d'indulgence de tous, même de ses ennemis, nous pensions aux terri bics désaccords qu'engendrent les guerres civiles. Ql1elques mois s'écoulcrent. Un ordre de la police italienne chassa Malon de cette terre qu'il ainrnit avec une affection filiale. Oui filiale. Car, si d'ordinaire, la parole ne lui sortait pas facilement des lèvres, qu'il fut question de la nation:ilité italienne, son verbe s'élevait alors jusqu':1 l'éloquence. L'amnistie le ramena à Paris. Dès lnrs, il fut un des chefs les plus intelligents, les plus studieux, les plus conciliants surtout,du grand parti républicain-socialiste. Une des dernieres paroles qu'il prononça, ou plutôt qu'il écrivit, ce fut un appel à la conciliation, après les scènes sauvages d'AiguesMortes. Benoît Malon fut et restera parmi les hommes les plus aimés. Cela, il le devra à la parfaite noblesse de sa vie,· au respect universel que commandaient sa constance et son caractère de trav:iilleur. li était aimé parce qu'il aimait. Et dans toutes ses œuvres, ce qui éclate surtout, en effet, c'est un indestructible sentiment d'universelle bienveillance. Ses livres le révèlent imparfaitement. li s'y montre non pas novateur, mais plutôt propagateur, vulgarisateur, dans le haut sens du mot. C'est l'apôtre de l'idée sociale. Des malveillants l'ont mème appelé« le Cousin du socialisme ». En tout cas, il eut le mérite de ne s'inféoder i1 aucune coterie, à aucune secte, it aucune école socialiste. 11 fut éclectique, dans la meilleure acception du terme. OlJant à nous, en honorant son œuvre de progrès, comment ne pas nous souvenir mieux encore de l'ami constant de l'Italie, du champion de 1:1 fr:itemit.i intern:itionale? Du Pmple de Bruxelles : 11 faudrait dire plutôt le bon Malon, car il avait conservé en s:i face de pàtre rèveur tout ce que la bonté peut marquer sur un visage humain. On n'aurait pu lui reprocher d':1voir des traits trompeurs, son cœur était plein cl'an10ur pour les pauvres et les souffrants comme pour !"humanité entière. Toujours, il a conservé dans son regard une lueur de la tristesse douce de ceux qui, dans leur jeunesse, ont vécu au grand air et rêvé en contemplant le ciel. Il a accompli, en sa vie trop courte, un très grand labeur qu'il n·a pu malheureusement terminer. Les livres de science pure et d'histoire de cet écrivain et de ce vulgarisateur même sont imprégnés de philosophie. Avant d'instruire les autres en science et en philosophie sociales, il a dù faire lui-même sa propre instruction, il a dù cultiver son cerveau avant de se • livrer à la culture de l'esprit des autres. Fils de la terre rude et âpre, il dut, pour s'élever au sommet de la philosophie, déployer une énergie extraordinaire. Sa vie fut laborieuse : berger, manouvrier. exerçant différents métiers pour subvenir à ses besoins et elle fut aussi accidentée.

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