422 LA REVUE SOCIALISTE vantables tortures physiques, avec cette horrible aggravation de ne pouvoir les soulager par une plainte, l'affreux mal qui l'avait pris à la gorge ayant fait un muet de ce causeur si charmant et d'un si puissant intérêt. Ql1and il m'aperçut, il ne put se retenir de pleurer, et de ma vie je n'ai éprouvé rien d'aussi dou. loureux que la vue de ces larmes muettes sur cette face vénérable et aimée, vieillie par la souffrance. li craignit de ma part une méprise (comme si cela était possible) et saisit fébrilement son ardoise où il écrivit ces quelques mots que je cite de mémoire: « Ce n'est pas le sentiment de ma fin, peut-être très prochaine, qui m'a arraché ces larmes, mais l'émotion de t'avoir revu. » Et, bien que les médecins lui eussent interdit tout travail, tandis que j'étais allé prendre un peu de repos, il tint à écrire la note que voi.:i pour me fixer plus sûrement sur son état d'esprit: Je n'ai jamais espéré de guérison complète. J'ai quelquefois désiré un valétudinariat de deux ans pendant lesquels je puisse refaire et terminer le Socialism<Ji11tégral et écrire au moins la première partie de mes Mémoires. C'est maintenant seulement que je vois le Socialisme ù,tt:gral dont le premier volume serait entièrement refondu, au moins deux cents pages de changées. Dans les nouvelles entrerait un grand chapitre sur l'évolution économique. La partie philosophique serait refaite. Nombreuses retouches aussi au deuxième volume. Ql1ant au troisieme, comme à mes Mémoires, j'y mettrai~ toute mon âme. Alors seulement j'aurai jeté mon grain de semence etje pourrai mourir en espérant être parmi ceux dont la vie n'a pas été inutile. C'est pour cette œuvre que j'ai consenti l'opération et les atroces tortures qui devaient s'ensuivre pendant des mois. Ql1ant à la vie individuelle, c'est plus fort que moi; elle ne me dit rien. Mon maximum de bonheur: quatre ans de travail solitaire, puis le grand repos, voilà mon maximum. Tout cela, je ne l'ai pas recherché, mais, à force de vivre face à face avec la mort et de l'appeler dans les plus grandes souffrances, le pole de ma vie s'est déplacé. Mais, autant je tiens peu à la vie en général, autant je tiens 11ces deux ans de tr:ivail, et c'est ce qui me soutient. Deviendra-t-elle une réalité, cette espérance. Impossible de le dire. Cette maladie est pleine de traitrises; un jour bien on espère la convalescence; le lendemain c'est presque l'agonie. Puis à tout moment des complic:itions (nous venons de refouler un peu la .3c) qui peuvent être mortelles. Je veux pourtant espérer. Je l'ai dit : Malon n'espérait rien des sanctions promises aux hommes de bien par les religions ni :1 la survivance de l'individu après la mort. De plus, il avoue que la vie individuelle ne lut dit plus rien. li est las de vivre, mais ne voudrait le repos de la mort que son œuvre achevée; donc, point de vanité littéraire. Il ne veut point achever son œuvre pour se survivre, mais pour dire tout ce qu'il possède de vérités. Comprenez-vous à présent quelle peine a dû d.:'.cupler les affres dernières de l'agonie. Je les ai revus hier, ces monceaux de notes, documents glanés patiemment pendant de longues années dans le champ de la connaissance humain~, matériaux immenses d'un monument qui ne sera pas édifié par celui qui en avait le plan dans son vaste cerveau. Et l'on veut que nous nous consolions, nous qui savons cela! ;*** Benoît Malon n'a pas fondé une nouvelle école socialiste, comme on le croit trop communément. Il a pris le socialisme au point Ott l'avait laissé Karl Marx et l'a complété. Ceci demande explication. Qltoique libre-penseur, évo-
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