420 LA REVUE SOCIALISTE De notre collaborateur Eugène Fournière dans la Petite République Française: Les grandes douleurs se soulagent à ~'exhaler. Peut-être quand j'aurai dit ici quel homme fut Malon, combien il méritait d'être admiré et aimé, souffrirons-nous moins, nous, ses orphelins d'esprit et de cœur. Voilà quarante-huit heures que s'est :iccompli l'évènement dont l'échéance prévue nous mettait en angoi ·ses depuis de longues semaines, et aucun de nou~ n'est revenu encore de sa stupeur. Nous devrions avoir au cœur l'allégres~e de~ fidèles dont le maître prend place au rang des s:iints, et nous demeurons faibles comme des femmes; nous savons que nos larmes sont inutiles, et nous ne pouvons les retenir; nous savons que son esprit demeure en son œuvrc, que sa bonté y rayonne toute, et nous nous refusons aux consolations. En vain nous songeons au martyre qu'il endura pendant près d'un an avec une force et une égalité d'à me incomparables. Cet admirable exemple, nous ne nous sen tons pas le courage de l'imiter, et notre égoïsme jaloux en est à regretter les jours où il souffrit tant, mais qu'il vécut. Ceux qui l'ont connu ont reçu de son intelligence: toujours en travail et de sa sensibilité toujours en éveil, l'enseignement familier et cependant de profonde érudition et de haute noblesse. Ceux-là nous comprendront; ils savent ce que nous avons perdu. Cc n'est point pour exalter notre ami, notre maitre, que je veux dire cc que fut l'homme, encore moins pour grandir son intimité. S'ils tiennent de Malon, ils le prouveront par des actes et par des œuvres. Un mobile plus haut plus digne de lui m'anime. Je veux le faire connaître pour qu'on désire l'imiter. Je n'entends pas servir sa gloire, m;iis ceux pour lesquels il ne cessa de penser et d'agir: je prouverai mieux ainsi que ses leçons ne tomberont point en un terrain stérile. La bonté fut une des deux caractéristiques de Malon. Et si je la place .::n premier, c'est que tout me porte à croire qu'elle fut le moteur initial et essentiel de toute sa vie. Ce n'est pas pour ètre parmi les illustres entre ceux qui pensent, ni même mobile plus élevé, pour savoir la raison des choses, qu'il a patiemment accumulé une somme de connaissances véritablement prodigieuses. mais pour servir plus efficacement la cause des humbles, des faibles, des déshérités. Des preuves de cette bonté tout organique, j'en ai à pleines mains clans sa vie, qui fut une œuvrc, et dans ses œuvres, qui disent sa vie. Le prendrai-je à ses débuts lorsqu'il peinait à vingt ans dans les teintureries de Puteaux? Montrerai-je cc grand garçon imberbe imposant sa bonté active i1 tous ses rudes camarades aigris par leur vie toute de misère et recueillant leurs respects et leur affection, au point qu'ils ne pouvaient prendre une décision ni regler un conflit avant qu'il elll parlé? Ses avis étaient toujours écoutés, qu'il s'agit d'une querelle de cabaret, d'une brouille de ménage ou d'une question de salaire. Si jamais quelqu'un sentit puissamment la nature, ce fut cet ancien petit p:Hre des montagnes du Forez, si pleines de beautés que son frère ne pouvait se tenir de me dire hier dans un sanglot, en me montrant les jardinets plats. étroits et pauvres aperçus de la chambre où repose le mort:« Et voilà l'horizon qu'il a eu sous les yeux avant de mou1ir, lui qui aimait tant notre beau pays!•>
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