La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA MORT DE BENOIT MALON écrivit. Bien grossièrement, bien primitivement - nuis il avait mordu au fruit de science, le voile étart déchiré. Adieu le village! li s'en fut besace à l'épaule, chercher fortune dans les villes, à Lyon, à Paris. li y trouva la misère, le lent martyr, ouvrier. Ah! que plus d'une fofs, il dut le regretter, le hameau natal, et l'air libre, et ses vaches et son clocher ! Mais il était de ceux que rien ne rebute, car l'invisible leur crie: « Marche! » - lis sont jetés parmi les hommes pour accomplir une mission! Et Malon suivit sa voie, remplit sa tâche! Manœuvre dans une teinturerie de Puteaux, il est deviné pasteur de révoltes par ses camarades d'atelier; est élu leur porte parole en temps de grève. Car, maintenant il lit, écrit couramment; sa paie se dissipe à bouquiner; son taudis est plein de livres achetés au hasard des quais. Nul ne le dirige, nul ne l'assiste; il absorbe ·pèle-mêle, ce cerveau affamé, les aliments les plus divers! Il y résiste, se les assimile, arrive non seulement à classer ses idées, mais à les savoir traduire. Et dès le premier article ébauché par son inexpérience, les condamnations pleuvent sur lui. Le régime bourgeois a senti l'ennemi ... L'enfermer? A quoi bon? li s'évade ! La prison - qui a une bibliothèque! - lui est collège. Il y fait ses classes sans proviseurs, sans leçons et sans palmarès! Entre temps, il s'est fait affilier de l'Internationale ... le voilà membre de la Commune de Paris, proscrit, condamné à mort! il apporte, dans l'exil, la même sérénité d'âme qu'il avait témoignée lors de son court passage au pouvoir. On l'aime, on l'écoute ... Gloire suprême - on le calomnie ! li connaît par le menu, tout ce que la détractation, tout ce que la jalousie peuvent faire endurer à un être inoffensif. Mais, s'il est bon, il n'est pas sot. La plume devient parfois massue entre ses ·mais d'ex-gauleu r de noix, d'extoucheur de bœufs. Plus d'un en garde ençore des traces, après les ans écoulés. Mais un pli de légère amertume arque· 1es coins de ses lêvres; et les tempes élargissent leur courbe aux angles du vaste front! Ainsi je l'ai vu, ainsi je l'ai connu. Si je ne fus point de ses intimes, je demeurai fidèle par atavisme filial. Vallès l'aimait; Vallès l'estimait; Vallès disait de lui: « C'est un honnête homme! » Et tel éloge, dans la bouche de ce rude jaugeur de consciences, équivalait à l'apologie la plus enthousiaste. C'est pourquoi parmi les oraisons funèbres, je l'évoque aujourd'hui. Un honnête homme, oui! Une sorte de saint laïque, l'auteur de la Morale sociale, de !'Histoire du socialisme, de !'Agiotage (1715-1870), et de ce Nouveau Parti dont Vallès écrivit la préface - de ce nouveau parti que fonda Malon, et duquel il comprenait, le grand esprit, qu'on pouvait ne pas être, sans démériter pour cela, du peuple ni de la Révolution ! SÉVERINE.

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