La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

412 LA REVUE SOCIALISTE épargnât les obscures et inutiles souffrance~ que leur prodigue notre légereté. Ne sourions pas de ce vaste rêve, car il n'a pas diminué en Benoît Malon la précision de la vie militante; pas plus que la grandeur des horizons marins et le rêve infini des flots n'empêchent le pêcheur de manœuvrer sa barque et de jeter son filet. Il répétait volontiers, et surtout dans ses derniers livres, que la conception panthéistique du monde n'était pas épuisée, qu'elle n'avait pas dit son dernier mot, et qu'en ce sens l'imagination religieuse de l'humanité pourrait se déployer encore. Voilà comment, si l'on y prend bien garde. dans son histoire même des doctrines socialistes, il s'arrête avec une complaisance particulière aux penseurs qui ont enveloppé leur système social dans un système du monde, et qui se sont enivrés tout à la fois de la vie infinie des choses et d'espérances hum::iines. C'est ainsi qu'il s'éprend du naturalisme mystique et communiste de la Renaissance italienne. C'est ainsi qu'il s'attarde à Giordano-Bruno, à Campanella surtout qui brisaient tout ensemble le monde étroit du moyen-àge et le moule étroit des sociétés féodales, qui proclamaient d'un même cri l'infinitt! de l'univers et l'égalité absolue de tous les hommes, qui faisaient tomber les murailles de toutes les prisons, les murailles du monde et les murailles de la geole humaine, et qui rêvaient clans l'univers illimité et affranchi des sociétés .communistes et fr:iternelles. C'est ainsi qu'il saluait Spinosa, faisant d'un coté la synthèse de la nature et de Dieu, de l'autre la synthèse de l'individu et de l'Etat. indiquant nettement que dans l'intérêt des individus l'Etat devait posséder tous les biens et réduire ;1 un usufruit, sous des conditions déterminées, la propriété individuelle. C'est ainsi enfin (et pour abréger) qu'il réhabilitait nos grands utopistes, Saint-Simon, Fourier, voire même Toureil, coupables surtout d'avoir appuyé sur de vastes métaphysiques leurs conceptions sociales, et d'avoir cherché dans l'ordre universel les fondements de la cité humaine. A tous ceux-là, dont Engels a dit qu'ils n'étaient raillés que par les épiciers de la littér:tture, Benoît Malon rendait justice avec une sorte d'abondance de cœur. C'est là, à vrai dire, son originalité la moins contestable et si aujourd'hui, par la force des choses et pour le bien immédiat du prolétariat, le socialisme est devenu plus strict, plus scientifique et aussi plus àpre, il faut savoir gré à de~ militants comme M::ilon d'avoir toujours reconnu l'ampleur de ses origines. On s"étonne parfois de la minutie de certains détails dans son cœur et de l'interprétation un peu flottante par laquelle il ramène ::iu socialisme presque toutes les manifestations di.: la pensée. C'est qu'on oublie le sentiment profond qui était en lui de la vie infiqie et fourmillante, et de l'universelle solidarité. Telle idée humaine qu'il retrouve sous un fratras d'idées bizarres, est, pour lui, un germe qui ne périra pas. Telle pensée ou incomplète ou vague est un commence:~1ent de lueur qui ne s'éteindra pas. L'histoire sociale de l'humanité ne se réduisait pas pour lui à une série de coups de théàtre économiques, à la découverte de l'Amérique, à la première apparition de la machine. Les révolutions ne s'expliquaient pas tout entières par des déplacements d'intérêts liés à des changements de milieu : il y faut encore selon lui, l'interne et obscure préparation des consciences, et l'évolution concordante du milieu économique et de la force humaine explique seule les

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