La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA REVUE SOCIALISTE ,> les mis~rès et les injustices de notre état social. Lui, tout endolori ,< encore des pénibles endurances de sa vie d'ouvrier, tout souffreteux << des privations déprimantes des prisons et de l'exil, tout chargé, en ,, un mot. des plaies de l'humanité contemporaine, moi tout plein des « soufTrances physiques et des souffrances morales de mes malades, « nous étions faits pour nous comprendre et nous retrouver sans cesse << dans l'observation constante du mal à combattre, de la souffrance à <, soulager. Aussi, dès le premier jour. nous étions-nous sentis attirés ,, l'un vers l'autre par une communauté d'idées et d'aspirations qui nous « a tenus depuis étroitement réunis dans une amitié que la mort seule ,< pouvait briser. « Quel précieux enseignement nous pouvons tirer de la vie si << remplie d'un tel homme de bien qui a trouvé moyen de calmer, ,, d'oublier ses propres souffrances. en pensant à celles des autres. Ce « n'est plus le superbe orgu~il des stoïciens d'antan qui ont trouvé « \'admiration encourageante du mond.:: dans leur défi à la douleur, ce ,< n'est plus la résignation d'un croyant à accepter l'épreuve douloureuse << que lui envoie son Dieu pour mériter le paradis, ce n'est point le cou- ,, rage, l'héroïsme de la lutte dans la mêlée qui entraine, qui électrise; <( non, c'est la souffrance patiente, quotidienne, du malheureux qui res- « pire péniblement a,·ec des poumons malades, qui passe ses nuits à « tousser, qui sent sa tète brisée par la fatigue, l'insomnie et le rêve, « et qui ne \'eut pour remède, consolation et encouragement, que le tra- <( ,·ail acharné, solitairedu penseur obsédé de la grande idée de l'huma- << nité souffrante et du besoin insatiable de travailler à sa délivrance. 11 <( faut avoir assisté à cette lutte de l'idée bienfaisante contre la douleur « épuisante pour comprendre le role que la volonté du bien peut jouer H dans notre pauvre vie. « Q\.1ede fois j'ai été amené à cette consolante réflexion en voyant << mon cher malade sourire au milieu des plus grandes souffrances, « parlant de la jouissance de penser, en s'animant à l'idée de la déli- « nance proche des miséreux, en s'illuminant dans son beau rêve << d'apôtre de l'humanité souffrante! Tout dernièrement encore, alors « qu'il venait de traverser la crise effroyable qui avait suivi son voyage << de Nimcs à Paris, après que l'abandon de l'idée de toute opération lui « avait fait cruellement comprendre sa condamnation fatale à brève <( échéance, n'avons-nous pas tous été émerveillés de le voir revenir, << pour ainsi dire, d'un simple assoupissement, et se reprendre aussitot « à travai lier, à s'absorber dans ses méditations, semblant oublier de nou- <( veau et sa terrible maladie, et ses atroces douleurs, et sa mort qu'il « savait prochaine. Jamais de défaillance, jamais de découragement, <( jamais d'_autre plainte que la crainte de ne pas avoir le temps de ter- (( miner son œuvre ! Je me rappellerai toujours la simplicité, la décision <( dont il fit preuve pour son opération de la trachéotomie.

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