La Revue socialiste - 1893 - Tome XVIII - vol 02

LA MORT DE MALON 393 Pour ma part, je ne pe1;drai pas. une minute de travail tout le temps qui me reste à vivre. Je vois plus de 30 articles devant moi et pour aider encore la Revue après ma mort, mon rêve est de vous laisser outre mes J11cJ11oires, une dizaine de grands articles posthumes. 16 aoùt. Veuillez m'apporter du papier carton pour faire 8 grandes fardes conformes à celles du Socialisme i11tégml et 12 plus petites. A partir de ce jour la lutte entre la maladie et la volonté devient par trop inégale : le malade est terrassé. Malgré les prcdiges d'ingéniosité de sa dévouée garde-malade, le pauvre patient ne prend presque plus de nourriture et les forces diminuent rapidement: la mort marque de son empreinte sa face amaigrie ; mais la douceur de son regard, les serrements de mains et les étreintes qu'il prodigue à ses amis accourus montrent bien que des sentiments d'aflectueuse bonté emplissent toujours son cœur et « n'en sortiront qu'après son dernier battement. » Le 13 septembre, à neuf heui·es du soir, il rendait le dernier soupir après une courte agonie, sans secousse 111 lutte physiologique. " cornme une lumière qui s'éteint. >' R. S. *'~* Voici maintenant une note du docteur Julien Pioger, dont l'amicale sollicitude à l'égard de Malon ne s'est pas démentie un instant depuis ï ans. M. Pioger ne me pardonnerait pas d'insister davantage sur ::;onéloge. ,< La première fois que je fus mandé chez Benoit Malon, il ne « voulut pas me recevoir, bien que crachant le sang abondamment « depuis quelques jours, il me fit dire qu'il avait dù partir à l'impro- « viste pour le midi, qu'il me priait de l'excuser et qu'il me ferait pré- « venir de son retour. ,< Depuis, ce pauvre ami est revenu bien des fois sur cc fait, éprou- « vant une sorte de remords et se reprochant très sérieusement ce « petit mensonge dans lequel j'avais appris depuis à ne voir que l'effet de « son désintéressement naturel, de son dédain même, pour tout ce « qui concernait sa santé. Q\.1and il consentit enfin à me recevoir sur « les instances amicales de notre ami Martine, nous parlàmes de tout. « sauf de sa santé. Profondément frappé de l'abord si sympathique et « si attirant de cet homme en qui tout disait la bonté des sentiments. « l'élévation des idées, l'altruisme des aspirations, je fus conquis de ,< de suite à cette belle nature généreuse, à laquelle rien d'humain ne. << restait étranger. Habitui à la complaisance fatigante que semblent. « mettre les malades à nous dévoiler leurs petites misères les plus. « intimes, je ne pouvais manquer d'être heureusement impressionné par <-cet homme qui voulait se refuser à s'occuper de ses souffrances, ne « voyant en elles qu'un _obstacle, qu'un empêc11ement matériel à la « lutte qu'il avait engagée et qu'il voulait soutenir jusqu'au bout contre.

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